Le magazine Elle nous propose « Vivez l’été avec Elle » et formule en couverture cette interrogation capitale – je ne me moque pas : « Devons-nous succomber à nos désirs ? »

Même si elle est explicitée – comme l’humus dominant l’exige – par « draguer, sexter et tromper ? », on peut la considérer en elle-même. Elle devient alors passionnante parce qu’elle concerne la vie de chacun et la multitude des arbitrages qui viennent à nous comme autant de sollicitations graves ou futiles. Sans qu’ils soient reliés forcément à la sexualité.

Pourquoi, d’ailleurs, le désir – ce sentiment si consubstantiel à l’être, cette pulsion qui ne cesse de nous projeter au-delà de nous-mêmes, qu’elle s’arrête au bord ou se réalise – est-il généralement limité à l’approche sexuelle ?

Il est tellement enrichissant de savoir comment nous négocions pour tout et tout le temps avec nos désirs, s’il convient de les concrétiser quand ils sont honorables, légitimes, de les incarner pour s’en défaire quand ils sont discutables, ou au contraire d’y résister.

Pour la personne qui ne se love pas dans le passé, qui ne sait pas assez goûter le présent dont la saveur s’éteint si vite, il n’y a que le futur qui permette de se nourrir de projet, d’espérance, d’au-delà. Le désir est ce qui prolonge, amplifie, exalte. Il nous fait sortir des limites parfois tristes de ce qui est seulement possible et, nous rappelant ce qui manque, il donne un coup de fouet à notre tranquillité et ouvre des perspectives pour nos songes les plus osés.

Car le désir a tous les droits, et d’abord celui de s’assigner des visées absurdes. Mais en même temps la souffrance, l’aigreur et la frustration sont au bout du chemin quand les ambitions sont beaucoup trop hautes pour les capacités et les natures et que le désir est tiraillé entre sa volonté d’expansion et sa terrible, navrante impuissance. Il me semble qu’il n’y a rien de pire, tout au long d’une existence, que la durable présence de désirs insatisfaits. Ils gangrènent l’âme, détruisent le caractère et vous font porter le deuil à perpétuité d’un destin qu’on pressentait grandiose mais dégradé en banalité, en grisaille. […]

Pour ceux qui dans l’arbitrage intime n’ont pas eu sur-le-champ la belle et bonne réponse, qui risquent de traîner comme une plaie l’irrésolution et l’ambiguïté – l’acquis du présent contre l’aspiration à l’autre -, il vaut mieux assouvir pour oublier qu’hésiter pour ne jamais rejeter.

À partir du moment où on a la chance, comme moi et quelques autres, d’appréhender la fidélité non pas comme un devoir mais telle une évidence incarnée, le désir se nomme au singulier et s’attache à une personne qui est un pluriel à elle seule. Ce qui est éparpillé ailleurs, elle le rassemble et vous en fait don.

Pour tous les autres et notamment cette virilité mécanique persuadée que le chiffre, en matière de séduction, a du prix, on la placera, pour rire et s’en moquer, sous la bannière d’Oscar Wilde selon qui il faut « résister à tout sauf aux tentations ».

Rien n’est plus dévastateur, pour la multitude des désirs honorables et inévitables qui stimulent et irriguent le fil des jours, que de laisser pourrir en soi des bouts de rêves, des fragments d’envies, des zestes de désirs et des embryons de départs. Soi-même comme un champ de bataille plein de morts.

Alors faut-il succomber à ses désirs si on les qualifie comme je l’ai fait ? Oui car, si j’élimine évidemment tous les pires – le choix est aisé -, laisser les autres en attente et à la porte de soi serait bien plus négatif que si on leur offrait le champ libre.

Désir, quand tu nous tiens ! Mais les bons !

Extrait de : Un billet nommé désir

4 août 2016

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