Armées - Editoriaux - Politique - Réflexions - Société - 31 janvier 2015

Demain l’esclavage

Notre modèle de développement repose sur la production de produits à haute valeur ajoutée. Celle-ci fait appel à des compétences que seule une élite du corps social peut acquérir, parce que la formation est coûteuse, et la médiocrité du système public français de formation ne fait que creuser ces inégalités entre riches et pauvres devant le savoir et la compétence. Mais par-delà ce cas particulier, la tendance est universelle.

La haute valeur ajoutée fait appel à une main-d’œuvre restreinte, fût-elle qualifiée : il faut moins de gens pour fabriquer et envoyer un satellite dans l’espace qu’il n’en faut pour vêtir une société entière de pantalons et de chemises. La complexité croissante des produits modernes entraînant une raréfaction des offres de salaires, nos sociétés se divisent entre ceux qui sont utiles par leur travail, et ceux, de plus en plus nombreux, qui ne sont utiles que par leur consommation, moteur indispensable de l’économie.

Pour assurer à cette deuxième catégorie un pouvoir d’achat suffisant afin de jouer son rôle, le revenu général est partiellement redistribué par la puissance publique. Mais cette répartition n’ébranle en rien la hiérarchie sociale issue de l’évolution économique ; c’est pourquoi nous voyons les inégalités se creuser continuellement depuis 1980 environ, de sorte que nous avons retrouvé aujourd’hui le niveau d’inégalité du XVIIIe siècle. 

Cette tendance se poursuivra : des riches de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus pauvres, et des classes moyennes qui s’appauvrissent. Cette inégalité est certes atténuée par l’enrichissement global en équipements publics et privés, mais nous jouons quand même au jeu de Monopoly 1 où, à la fin – mais sur un temps plus long – même les “moins riches” sombrent et seuls subsistent les plus riches, puis enfin le seul et unique plus riche. Aujourd’hui, 1% de la population mondiale possède la moitié du patrimoine universel. En miroir, 50% des Américains se partagent 1% seulement de leur richesse nationale. Les apparences trompeuses (Bill Gates habillé en jeans comme peut l’être aussi un chômeur…) pas plus que les préjugés ne doivent nous induire en erreur : ainsi 7% des millionnaires du monde vivent en France, pays pourtant réputé faire fuir les riches… contre 1,6 % vivant en Angleterre, pays réputé mieux les accueillir… 

La raréfaction du revenu salarié aboutit à une surchauffe : pour un salaire disponible, une centaine de candidats possédant la même expertise dans le même métier. Dans ce contexte, les employeurs seront tentés de proposer des métiers non plus salariés, mais seulement rémunérés soit en nature – par exemple un employé logé-nourri-blanchi, mais pas autrement payé – soit en intéressement aux bénéfices aléatoires de l’activité.

Plusieurs signes annoncent ce retour à une forme d’esclavage où celui qui travaille pour un autre n’est pas salarié, mais seulement entretenu. La surchauffe de la demande d’emploi est telle que ce sacrifice sera consenti sous la contrainte par l’heureux employé. On voit déjà se multiplier les stages peu ou pas rémunérés accordés à des diplômés de haut grade, et la loi Cherpion visant à limiter ces abus ne pourra retenir cette vague d’envergure mondiale. Ce phénomène s’impose uniformément tant que l’Etat ne participe pas lui-même au financement du travail.

La seule différence que le néo-esclavage entretiendra – pour un temps – avec le vétéro-esclavage tient à ce que le dominant ne sera pas propriétaire du dominé. Concrètement, cela ne changera rien à la vie du néo-esclave, trop heureux d’ailleurs de vivre mieux que son voisin qui n’a pas d’employeur et vit dans la misère.

Pour retenir politiquement cette vague – pour autant qu’elle puisse l’être, car, comme l’a enseigné Marx, l’évolution des rapports entre les hommes dépend de celle des outils de production – la question se pose de savoir si nos sociétés ne sont pas aujourd’hui moralement désarmées. L’exploitation malhonnête du travail d’autrui est aujourd’hui banalisée, tant par le consommateur que par l’employeur ; l’homme lui-même se voit de plus en plus cantonné à l’intérieur d’un biocentrisme où il ne doit pas revendiquer plus de place qu’un animal ou une plante. Il en résulte un niveau de conscience morale collective qui prépare les esprits au retour prochain de l’esclavage, dans une forme assez différente pour faire oublier toute ressemblance avec une pratique qui, après tout, n’est pas si ancienne : elle n’a été abolie aux Etats-Unis qu’en 1865, et au Brésil en 1888 ; une époque si proche que mon grand-père était déjà né…

Notes:

  1. Inventé par l’ingénieur-chômeur Charles Darrow (1889-1967).

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