Editoriaux - Politique - Supplément - 10 septembre 2015

Dégoût… et des couleurs

Que M. Anish Kapoor soit un pur génie est une évidence qu’il serait bien malvenu de contester. Une première preuve de l’importance de sir Anish Kapoor est tout simplement qu’il figure au nombre des dix artistes vivants les plus chers du monde. Une deuxième preuve nous est offerte par l’exposition que lui consacre depuis le début de juin la direction du château de Versailles sous les fenêtres du palais et dans le grand axe du parc, honneur déjà accordé ces dernières années à Joana Vasconcelos, dont le grand lustre composé de tampons hygiéniques reste dans toutes les mémoires, ou à Jeff Koons dont les homards et autres cœurs en baudruche ne sont pas indignes de la comparaison avec le fameux plug anal qui fut trop brièvement, au printemps dernier, l’ornement inattendu de la place Vendôme.

Le clou de l’exposition Kapoor est le “Dirty Corner” (le coin des ordures), longue trompe en métal rouillé qui se termine en entonnoir et qu’entoure une douzaine de parpaings éparpillés sur la pelouse. Il s’agit heureusement d’un dispositif temporaire et les dégâts qu’il a entraînés seront réparés d’ici quelques semaines.

On n’entrera pas ici dans une discussion sur les goûts et les couleurs et ce n’est pas le lieu de mener une enquête sur les mystères de la spéculation, l’opacité, les raisons et les réseaux du marché de l’art. Ce qui est certain est que les « chefs-d’œuvre » du XXIe siècle ne font pas forcément bon ménage avec ceux des siècles passés. Quoi que l’on pense du “Vagin de la reine” (puisque tel est le nom dont la malice populaire a affublé la trompe évoquée plus haut), on ne voit pas ce que lui apporte son « installation » en ces lieux mais l’on ne voit que trop comme il jure avec l’édifice et les jardins de Mansart, Le Vau et Lenôtre. Certes, le testament politique de Louis XIV fut annulé par le Parlement de Paris dès le lendemain de sa mort. Mais ce précédent justifie-t-il que les autorités chargées de la conservation, de l’illustration et de la mise en valeur de Versailles cassent en quelque sorte le testament esthétique du Roi-Soleil et multiplient, sous prétexte d’être dans le coup, les pieds de nez à sa volonté et les injures à sa mémoire ? Je ne le crois pas.

Pas plus que l’on ne peut approuver les courageux taggeurs nocturnes qui ont barbouillé d’inscriptions obscures, stupides ou haineuse, telles que “SS sacrifice sanglant”, “Juifs tradi et kabbalistes, ce taré vous met en danger” ou encore “Le deuxième viol de la nation par l’activisme juif déviant”, la trompe et les parpaings sortis tout armés (en béton) du cerveau de sir Anish.

La réaction de l’artiste devant son œuvre vandalisée n’en est pas moins aussi surprenante que révélatrice. On imagine sans peine que si Vinci, un beau matin, avait vu sa Joconde affublée de moustaches ou Rodin son Penseur assis sur une lunette de cabinet, leur premier souci aurait été de nettoyer et de restaurer, s’il se pouvait, l’œuvre endommagée. Pourquoi ? Parce que les artistes, longtemps, ont exalté la beauté, ont cru à l’art et souhaité sa pérennité, et qu’ils attendaient qu’on eût au moins devant leurs créations le respect que l’on doit au travail.

M. Kapoor, quant à lui, après avoir dit sa tristesse devant les graffitis qui maculaient ses élucubrations, a souhaité qu’ils demeurent intacts, sinon ineffaçables, comme une leçon aux visiteurs de Versailles. Il est vrai que, paradoxalement, dans l’état où les vandales l’avaient mise, son œuvre prenait enfin du sens, ce qu’apparemment elle n’avait jamais eu, et du même coup une valeur supplémentaire, aussi bien au regard de sa signification qu’en termes de valeur financière. Où l’on voit que l’auteur, outre son génie créateur, a certainement des dons pour le commerce.

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