De quoi Cahuzac est-il le nom ?

Jérôme Cahuzac est tombé. La meute est là qui s’acharne, la meute est là qui jubile. L’ancien ministre du Budget est, pour sûr, une proie appréciable : étoile montante, expert reconnu, soldat perdu puis sauvé par les valets de DSK. Ne boudons pas notre plaisir : un profiteur disparaît et avec lui sans doute un peu de la morgue gouvernementale au sujet des questions économiques.

Chacun sait bien pourtant que le bouc émissaire vient rassurer une foule qui craint le chaos, une foule coupable sans doute et trop longtemps silencieuse. La doxa et les commentaires seront impitoyables avec Jérôme Cahuzac : il a, par mégarde, failli exposer à la lumière certains des pans les plus sombres de nos intrigues politiques et financières ; il a, par orgueil, poussé trop loin l’insolence, et risqué de perdre avec lui tout un système remarquablement organisé.

À mesure que les techniques financières deviennent plus complexes, on voit fleurir les théories du complot. Le trouble appelle la crainte alors que les faits traînent dans un livre peu connu : Ces 600 milliards qui manquent à la France d’Antoine Peillon. La mondialisation libérale offre en effet aux plus riches d’entre nous des possibilités d’exils fiscaux dont la variété le dispute à l’exotisme. Toutefois, les Français préfèrent la Suisse : quelque 150.000 comptes français y sont ouverts, de l’aveu même de Bercy. Mieux, l’auteur chiffre le coût de ces délits à plus de 30 milliards d’euros de manque à gagner par an. D’après les calculs de l’économiste Gabriel Zucman, ce serait presque 8 % de la richesse mondiale qui disparaît chaque année du fait de la fraude fiscale.

On vous répondra : pression étatiste, taxations aberrantes, kleptomanie socialiste. Que nenni ! L’impôt français est, d’après les célèbres travaux de l’économiste Thomas Piketty, expert international bien que conseiller fort déçu du candidat Hollande, particulièrement régressif. C’est-à-dire qu’à force de niches absurdes, de conseillers patrimoniaux surpayés et de complicités diverses, les plus aisés dans notre pays échappent au prétendu mastodonte des prélèvements obligatoires. Et le « minable » Cahuzac n’est parmi eux qu’un bourgeois mal renseigné inopinément parvenu devant trop de lumières.

Les sachants de répondre : Et les entrepreneurs ? Et les familles ? Et les classes moyennes ? Las, pour gaver quelques oies, il faut bien des perdants. Le quelque devenant rapidement le fardeau de l’écrasante majorité des Français. Aussi, à force d’arrangements douteux, de fondations inutiles, de legs bienveillants, nous façonnons une économie toute entière tournée vers les rentiers quand le dynamisme et l’investissement productif quittent peu à peu l’Hexagone. NKM a sa réponse et l’UMP toute entière la répète à sa suite : ce sont les assistés, les feignants, les fonctionnaires ; les professeurs grévistes et les employés incapables. L’État dépense trop, l’État dépense mal, coupons, jetons, privatisons, vendons les hôtels et les palais, les casernes et les cliniques. Vendons la France, pan après pan, ruelle après ruelle, bijou après bijou. C’est la grande continuation du libéralisme, néo ou ultra, comme il vous siéra : des doctrines panglossiennes élaborées à Chicago viennent s’importer en France quand plus personne ne les tolère hors de l’Europe, les crédits subprime encore eux!

L’UMP peut donc se délecter des misères pitoyables du chirurgien éconduit, les suiveurs économiques, les Dominique Seux, les Bourguignon pourront regretter la disparition de la morale, la pièce se rejouera bientôt avec d’autres décors et d’autres sacrifiés. Tant que la France, par couardise hollandaise ou fanatisme libéral, continuera à subir le diktat de théories hasardeuses et vieillies, nous en serons tous là. Les Échos parleront de la pression fiscale et Libération du partage du temps de travail, deux marottes estropiées pour partis qui claudiquent. Deux recettes importées qui contredisent et le socialisme, et le patriotisme, et l’irrépressible besoin français de concorde et de cohésion nationale.

Cahuzac a mal joué dans un jeu bien trop simple, c’est là son plus grand tort. Quant au reste, il est nôtre, nous cette droite française qui ânonne un couplet mondialiste et libéral qui n’entend ni notre histoire, ni nos défis. Demandez à Bernanos ce qu’il pense de Maastricht ! Demandez à Barrès où est son Seattle ! Demandez à de Gaulle où se trouve donc Francfort ! Demandez à Maurras si un enfant de France peut courir les frontières pour économiser les fruits qu’il doit à son pays !

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