De la lecture industrielle

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Malraux avait sans doute raison de prophétiser le retour du religieux. Les églises sont les supermarchés, le catéchisme est vomi par la télévision, les saints sont les vedettes médiatisées fauchées par des accidents, les totems et les icônes nous sont fournis par l’art contemporain ou la publicité, les dogmes, les excommunications courent les tribunaux. Quant aux pèlerinages, rien ne vaut les sites touristiques, les musées, les salons (de l’agriculture, de l’automobile)…

Qu’importe si l’expérience n’atteint pas des profondeurs abyssales : le principal est de recevoir l’influx magique, le halo supérieur du lieu qui vous propulse parmi les happy few d’une élite informée.

Pour autant, cette heureuse minorité n’est pas si infime. Chaque année, le ministère de la Culture publie des chiffres considérables de visiteurs. On est là dans le quantitatif le plus cru. Il faudrait évaluer en kilo-touristes. Étrangeté d’un monde où le désert s’étend, où l’ignorance se répand, où les échanges intellectuels se raréfient et où les temples de la culture se gavent de zélateurs…

Ainsi la Foire du livre de Brive-la-Gaillarde accueille-t-elle cette année 300 auteurs, avec des « personnalités rares ». On en bave de gourmandise. Des milliers d’initiés aux mystères livresques vont se tasser dans la librairie, dans l’« agora », et vont communier dans un rituel – celui de la lecture – qui exigerait plutôt calme, paix, solitude, concentration et délectation intériorisée. Mieux : une cérémonie mystique, consistant à lire ensemble durant sept minutes exactement, emportera le croyant jusqu’au septième (tiens !) ciel.

Fatalement, on nous dit que la lecture est un acte « militant ». Incontournable injonction. Comme le port du préservatif. Et même, assènent ces prêtres qui ont sans aucun doute condamné sans procès le Corrézien Richard Millet, c’est « une porte ouverte », une voie vers la « tolérance », un « rempart à la barbarie que l’actualité nous fait vivre ».

Il se peut que ces bons apôtres n’aient jamais entendu parler de Mein Kampf de Hitler, du brûlot de Trotski Leur morale et la nôtre, du Petit Livre rouge de Mao, de toute l’œuvre de Sade et d’autres ouvrages inoubliables dans leur amour de la liberté et leur respect du prochain. Ils ne se sont jamais demandé si, depuis que l’écrit existe, d’innombrables crimes, collectifs ou individuels, n’ont pas été commis après la lecture d’un livre. Raskolnikov avait trouvé dans un livre la justification de l’assassinat de sa logeuse.

Je suis de ceux qui pensent qu’il n’est pas besoin de savoir lire pour être libre, civilisé, tolérant. Le porcher Eumée était illettré, et c’était un brave homme. La civilisation celte ne connaissait pas l’écriture, et elle était raffinée. Et consommer Angot ou Le Clézio, qui écrivent comme des instituteurs, quel profit existentiel peut-on donc en tirer ? Ne vaut-il pas mieux aller cultiver ses patates ? Ou lire, quand même, Sade ?

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