Editoriaux - Justice - 20 avril 2015

Dans l’enfer biterrois

Quand j’ai appris que je devais partir pour cette étrange contrée qu’on appelle, sur les cartes, Béziers, j’avoue avoir eu peur.

On m’avait tellement mis en garde – certains journalistes m’avaient jugé imprudent, d’autres irresponsable, les plus aimables, courageux mais téméraire – que j’avais non pas hésité devant cette expédition programmée mais tremblé à l’idée de ce que j’allais découvrir. Des monstres, des phénomènes surnaturels, des horreurs, un enfer, une autre planète sombre et glaçante ?

Quand j’y suis arrivé avec une inquiétude qui avait enflé au fur et à mesure que ma destination se rapprochait, au fil d’un voyage trompeur avec sa sérénité et sa normalité apparentes, je n’en ai pas cru mes yeux.

J’ai vu, j’ai croisé, j’ai rencontré des personnes, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, qui avaient toutes une tête, un corps, deux bras, deux jambes et deux pieds comme les miens.

Stupéfaction encore plus vive : les gens parlaient ma langue et, sans m’illusionner, je les comprenais. […]

Je m’interrogeais : serais-je, malgré les apparences topographiques contraires, tout de même en France, dans une sorte d’enclave étrangère enkystée là à la suite d’un bouleversement tellurique ancien ? […]

Avant mon départ de Paris, on me les avait annoncés comme des sauvages, des extrémistes influencés par un gourou malfaisant et excité. Les premiers étaient aux antipodes de cette image et le second, dont, à un certain moment, je m’étais rapproché pour constater ce qu’il valait, m’est apparu passionné, heureux de son rôle et de sa mission, soucieux de faire le bonheur de ses fidèles.

Je ne pouvais pas ne pas m’enquérir auprès de lui des raisons pour lesquelles on m’avait présenté ce territoire comme inhospitalier et grossier alors que mon incursion m’avait persuadé du contraire.

Il m’a expliqué que personne n’avait pris la peine de venir observer la réalité et que les journalistes de mon pays étaient acharnés, pour ne jamais se laisser distraire d’une dénonciation systématique et fausse, à ne pas prendre le risque d’une visite longue et sérieuse et, dans tous les cas, à ne pas tenir compte de ce qu’il leur disait et que pourtant ils auraient pu constater.

Il était plus important, pour eux, de confirmer leurs préjugés que d’amplifier leur savoir et d’enrichir leur information. Ce chef, dont le prénom était Robert, ne souffrait plus de cette injustice et de ces erreurs parce que ceux qui vivaient avec lui et dont il avait la charge ne l’en estimaient pas moins, bien au contraire, et qu’il avait pris acte de cette partialité en s’en étant accommodé, certain maintenant qu’elle ne changerait jamais. […]

Le lendemain, pour ne pas rester sur une impression peut-être trompeuse, trop flatteuse, inspirée par le narcissisme d’un auteur comblé, je me suis promené, j’ai humé l’air, j’ai été arrêté aimablement par des autochtones qui, à chaque fois, tous sans exception, ont loué l’action du responsable de leur cité et se sont élevés contre les caricatures que la France médiatique ignorante ou de mauvaise foi en faisait.

J’ai visité un musée et j’ai appris que pour la communauté, tous les musées étaient gratuits durant toute l’année. Pourquoi n’avait-on jamais été avisé en France de cette avancée unique ? […]

Cette exploration en territoire biterrois terminée, je suis reparti pour mon pays.

Contrairement à tant d’autres, je pourrais dorénavant parler en connaissance de cause de cette contrée pas si étrange que cela, de ses habitants divers, courageux et entreprenants, de celui dont la seule ambition était de favoriser leur sort, leur quotidien. Ces inconnus ne l’étaient plus.

J’ai rapporté strictement ce que j’ai dit, entendu, observé et accompli.

Il est vrai que je ne suis pas journaliste.

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