Entretien réalisé par Emmanuelle Duverger.

Les préfets, dans une note confidentielle révélée par Le Canard enchaîné, ont exposé le ras-le-bol de la police qui estime que l’institution judiciaire sabote son travail. Comprenez-vous cette exaspération ?

Je la comprends, même si cette hostilité et cette réclamation ne sont pas nouvelles. Pour n’importe quel citoyen, l’état du pays est morose et le pessimisme que dénoncent les policiers ne fait que refléter un sentiment général de délitement et d’exaspération civique. Bien sûr, on peut s’en prendre à certaines pratiques judiciaires, mais je ne crois pas que les policiers aient raison de focaliser sur les magistrats. Tout simplement car les magistrats eux-mêmes sont insérés dans un tissu de délitement judiciaire et pénal considérable. C’est le grand problème depuis 20 mois : on a, d’une part, une absence de politique pénale véritable (et celle de Christiane Taubira est inexistante) et, d’autre part, des propositions parlementaires extrêmement dangereuses car elles ne visent qu’à favoriser l’État de droit au service des transgresseurs quand on aurait pu espérer que l’État de droit soit aussi perçu comme une arme au service de la majorité honorable.

L’Europe est animée par la même mansuétude humaniste dangereuse et, au fond, la France est sur cette même ligne cohérente et infiniment néfaste. En ce qui concerne le ministre de l’Intérieur, les policiers n’ont pas tort de contester son action puisque, en dépit de sa volonté d’étouffer administrativement Dieudonné - ce qui n’était ni urgent ni capital –, son bilan est très mauvais pour 2013. On ne peut pas dire que Manuel Valls ait réussi pour l’instant à endiguer la montée de la délinquance et de la criminalité… Le couple Valls-Taubira, qui intéresse au premier plan la tranquillité publique et la sécurité de nos concitoyens, est profondément connecté sur ce que j’appellerai une politique d’échec et je dirai même presque plus, de mansuétude idéologique, en dépit d’oppositions apparentes.

Les policiers semblent regretter que les arbitrages soient toujours rendus en faveur du ministre de la Justice qui, selon eux, menace l’équilibre pénal.

Clairement, il n’y a rien à faire avec ce pouvoir. J’espérais beaucoup du président Hollande qui, contre toute logique, continue de donner des gages permanents à un humanisme idéologique et dévastateur. Il ne faut pourtant pas se tromper : derrière l’apparente opposition entre Valls et Taubira existe une profonde connivence entre les deux. Chaque fois que Valls a donné l’impression de s’opposer à Taubira, il rentrait dans la niche ministérielle dès le lendemain et l’aval permanent donné à Taubira par le président de la République n’y a pas été pour rien… Autrement dit, derrière l’apparent antagonisme existe une solidarité fondamentale pour le pire en ce qui concerne l’ et la justice.

Comment expliquer cette politique qui favorise le laxisme ?

Pour la première fois, je suis habité par un pessimisme presque structurel car je constate des tendances lourdes, aussi bien sur le plan européen que sur le plan national, qui vont dans le sens d’un État de droit uniquement au service des transgresseurs. Tout va dans la même direction. Ce qui est dramatique, c’est que toutes les mesures actuellement imposées par l’Europe, comme ce statut de la personne soupçonnée – comme si on n’avait pas assez de mesures dans ce domaine-là –, vont continuer à désarmer la démocratie. On considère qu’au fond, elle ne peut se défendre que si elle se renie. Alors que c’est l’inverse. Au fond, une démocratie a le droit de se défendre et peut le faire sans se renier. On assiste à un mouvement irréversible, inéluctable vers un État de droit européen et national qui est aux antipodes de ce qu’exigerait véritablement une lutte humaine efficace contre l’ et pour la justice. Je suis très pessimiste parce que je ne vois pas, jusqu’en 2017, comment arrêter ce terrible mouvement qui paraît presque inéluctable. C’est en cela que le double acquittement de Jacques Maire[ref]Vingt-sept ans après le meurtre non élucidé de Nelly Haderer à Nancy (Meurthe-et-Moselle), des traces de l'ADN d'un suspect, Jacques Maire, définitivement acquitté en 2008 dans cette affaire, au terme de son troisième procès, ont été retrouvées sur le jean de la victime. Il ne pourra plus être inquiété.[/ref] pose au sein de cette mansuétude dogmatique une interrogation radicalement différente par rapport au climat dominant. Aujourd’hui, on se demande s’il ne serait pas bon de pouvoir remettre en cause des acquittements qui sont à l’évidence scandaleux car on a découvert a posteriori la preuve absolue de la culpabilité d’une personne. Je sais bien que le pouvoir actuel ne fera rien et ne modifiera pas la loi, mais c’est déjà beaucoup qu’on puisse introduire au sein de ce monde de douceur une pierre lestée de réalité et de vigueur.

Les préfets s’obstinent à faire des notes, pas seulement sur l’ d’ailleurs, mais ils ne sont pas écoutés car le pouvoir n’a besoin d’entendre que ce qui sert sa vision dogmatique et parfois socialiste.

Que pensez-vous de l’attitude de Manuel Valls face à la Manif pour tous de dimanche prochain quand il affiche un objectif de procéder à un maximum d’interpellations ?

C’est une pratique idéologique du ministère de l’Intérieur. C’est très préoccupant de la part d’un Manuel Valls que j’avais pu apprécier lors de la primaire socialiste car il paraissait être habité par une forme de réalisme non dogmatique. Évidemment, aujourd’hui, il a les victoires qu’il peut : Dieudonné et l’étouffement administratif ; la Manif pour tous et tout ce qui vient contredire l’opinion dominante d’un pouvoir. C’est très facile. Dans ce jusqu’auboutisme qu’il affiche pour des sujets qui n’ont rien de fondamental, je vois la preuve décisive de l’échec sur l’essentiel. Quelqu’un qui réussirait profondément sa mission ministérielle n’aurait pas besoin de s’attaquer d’une manière aussi vigoureuse et inégalitaire à certains troubles en en laissant prospérer d’autres. Sur le plan de l’équité républicaine, il y a là quelque chose de profondément choquant. Je suis partisan de la répression de tous les troubles et de tous les désordres, mais en les mettant chacun à leur place.

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31 janvier 2014

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