Editoriaux - Industrie - Politique - 4 novembre 2015

Cuvillier se met à chanter et le Pas-de-Calais à rigoler

Il y a quelque chose de lassant à dénoncer chaque jour dans ces colonnes l’affligeant niveau du débat politique. Au cœur de la campagne pour les régionales, les socialistes du Pas-de-Calais en offrent la brillante illustration. Même si (une fois n’est pas coutume) la pitoyable nullité de leur dernière invention provoque une formidable envie de rire. Qu’on en juge.

Le PS est moribond. Dans la région Nord Pas-de-Calais-Picardie, il pourrait bien se retrouver en 3e position et assister, impuissant, à la victoire de la liste conduite par Marine Le Pen. La tête de liste pour le Pas-de-Calais, Frédéric Cuvillier, dont on apprend qu’il fut ministre sans se souvenir de ses fonctions, mais sans doute pas de la propagande, a décidé d’innover. Son combat, c’est celui de la démocratie contre le fascisme. Quoi de mieux qu’une chanson pour l’ancrer au plus profond des esprits ?

Sur un air de bal musette, le rythme ternaire de l’accordéon joue une mélodie entraînante qu’on sait par cœur dès les premières mesures. Mais l’auteur-compositeur-interprète révèle toute l’étendue de son talent avec des paroles dignes de Béranger : “Quand Le Pen monte, j’ai honte, j’ai honte. Quand elle descend, j’suis content. […] Quand elle s’ra basse, elle r’prendra le train d’Arras. […] Allez-y les amis, faites savoir qu’par ici, y’a pas d’place pour la haine du FN. Pas d’place pour l’extrême droite et sa pensée étroite”.

Cette jolie production prend un accent folklorique lorsque Cuvillier et ses amis chantent en chœur : “On est du Pas-de-Calais, des éfants d’ouvriers, qui nous ont tout donné ; des éfants d’travailleurs, qui avaient tous grand cœur, qui ont fait nos valeurs, notre honneur ; cirés jaunes ou gueules noires, pleins d’espoir, un seul mot à clamer : dignité.”

Il n’est pas certain que les “éfants d’ouvriers” concernés soient spécialement sensibles à cet hommage venant d’un parti qui ne représente plus que la bourgeoisie mondialiste boboïsante ; aux propos de gens qui ne cessent, depuis trente ans, de trahir les espoirs d’une classe ouvrière abandonnée à son sort ; au racolage de politiciens qui ont ouvert en grand les frontières, laissé faire les délocalisations, encouragé le vandalisme des syndicats opposés à toute réforme, et finalement fait d’une des régions les plus industrielles de France un désert de chômage, d’alcoolisme, d’assistanat social et, désormais, une terre d’immigration de masse.

Dans la région, les ouvriers déçus par les promesses de Grand Soir jamais tenues votent en majorité pour le Front national. Ils le font parce qu’ils ont pris conscience que leur dignité s’était évanouie en même temps que fermaient les entreprises. Parce qu’ils savent que les gigantesques usines chinoises produisent désormais les produits manufacturés qu’ils fabriquaient autrefois, pour dix fois moins cher. Que les “acquis sociaux” dont on leur a juré, la main sur le cœur, qu’ils seraient défendus jusqu’au bout n’ont pas résisté à la désindustrialisation massive du pays des terrils. Que les incessantes tracasseries de l’administration bruxelloise empêchent les pêcheurs de pêcher, les routiers de conduire, les entrepreneurs d’entreprendre, les épargnants d’économiser ; parce qu’ils voient leurs enfants scolarisés dans des écoles où, pour tout savoir, on leur inculque le dogme de la non-discrimination et qu’ils en sortent souvent en échec scolaire.

La ficelle est tellement grosse qu’elle confine au comique de situation. Alors, si cette indépassable œuvre d’art populaire pouvait au moins les faire rire, même jaune comme les cirés des marins de Boulogne, elle leur fera oublier leurs idées parfois aussi noires que les corons de Bully-les-Mines.

Allez, on a bien rigolé, on termine la Jupiler et on retourne faire la queue à Pôle emploi. Avant de voter en décembre prochain pour Marine Le Pen.

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