Editoriaux - Santé - Société - Télévision - 30 septembre 2014

Pour le CSA, les trisomiques n’auraient pas le droit d’être heureux et de le dire ?

Sept jeunes trisomiques viennent de saisir le Conseil d’État contre le CSA. Pas une association, pas leurs parents. Sept jeunes trisomiques en personne, majeurs et non protégés, agissant comme n’importe quel citoyen. Parce qu’ils se sont sentis blessés et discriminés.

Souvenez-vous, c’était au printemps. À l’occasion de la Journée mondiale de la trisomie 21, quatre chaînes de télévision avaient diffusé le clip « Dear Future Mom » : s’adressant à une future mère attendant un bébé atteint de trisomie 21, de jeunes trisomiques du monde entier s’employaient à la rassurer, lui énumérant tout ce que son enfant, en dépit de son handicap, parviendrait à faire.

Mais le CSA n’a pas aimé. Excipant du mécontentement manifesté, selon lui, par quelques téléspectateurs, il s’est fendu, au début de l’été, d’un avis. Un avis, disons-le, bâclé et rendu sans se fouler. Sans doute y avait-il ce soir-là, au CSA, un dîner ou un pot de départ, car l’argumentaire était, pour le moins, hâtif et faiblard : ce clip était « inapproprié », car il ne suscitait pas « une adhésion spontanée et consensuelle », et pouvait « porter à controverse ». Bien. Il faudrait donc supprimer tout programme ne suscitant pas « une adhésion spontanée et consensuelle » et portant « à la controverse » ? Dans ce cas, passons tout de suite notre télé par-dessus le balcon, et mettons-nous au Monopoly.

Le CSA évoque « une finalité ambiguë », car évidemment, rassurer une jeune mère, c’est suggérer qu’elle pourrait garder son bébé. Ce qui est encore permis par la loi, que l’on nous rassure ?

Conscient, sans doute, de l’indigence du motif, le CSA avait fait quelques jours plus tard une mise au point : « Le CSA […] a constaté que ce message présente un point de vue positif sur la vie des jeunes trisomiques […] Cependant, le Conseil a observé au vu des plaintes que, pour autant, ce message était susceptible de troubler en conscience des femmes qui, dans le respect la loi, avaient fait des choix de vie personnelle différents. »

On comprend en filigrane. Parmi les appels, des femmes remuées par ce film, les faisant peut-être douter a posteriori du choix qu’elles ont fait. Et l’on peut compatir, bien sincèrement. Mais censurer le film n’y changera rien. Il faudrait, dans ce cas, ne plus montrer aucun enfant potelé, aucun adolescent en pleine santé à la télé, car ces images, pour certaines femmes – ayant pratiqué non pas, cette fois, une « IMG », mais une « IVG » parce que ce n’était pas le bon moment ou le bon père –, peuvent être, sans crier gare, comme un coup de poignard dans le cœur : « Le mien aurait à peu près cet âge. »

Les trisomiques n’auraient donc pas le droit d’être heureux et de le dire ? De faire état, comme tout le monde, de leur travail, de leurs réussites, de leurs joies simples ? Ils devraient vivre au fond d’une cave, hirsutes et lugubres, en ressassant les mille difficultés de la vie générées par leur handicap pour ne pas défriser le CSA ? Selon ce dernier, ils ne devraient apparaître que dans une diffusion « encadrée et conceptualisée » ? Mais ne sont-ils pas des citoyens à part entière ? Pourquoi les parquerait-on dans une réserve d’Indiens médiatique ?

Sans doute ne ressemblent-ils pas à tout le monde, sans doute ne s’expriment-ils pas comme tout le monde. Ils sont différents. Depuis quand, pour le CSA, la diversité n’est plus source d’enrichissement mais d’emmerdement ?

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