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Culture - Editoriaux - Histoire - International - Politique - 10 décembre 2014

Contre l’emploi…

Le pauvre François Hollande se ridiculise au Kazakhstan, avec la tenue offerte qui lui va si mal, mais nul ne songe plus à s’indigner qu’il soit là-bas, au cœur d’une dictature sanglante près de laquelle le régime de Vladimir Poutine semble un modèle d’État de droit : rien à dire, c’est pour l’emploi. Depuis des années, nos chefs de l’État à l’étranger ne sont plus que des représentants de commerce sans grand succès, le ministre des Affaires étrangères s’active à développer le tourisme en France, nos ambassadeurs sont déchus en vulgaires directeurs de marketing. D’ailleurs ce sont toutes les relations internationales qui sont devenues, sauf pour l’islam conquérant (et encore…), économiques avant tout. L’essentiel est d’assurer la croissance, parce que la croissance est la condition de l’emploi.

À Roybon, dans l’Isère — et à moins que nos amis zadistes n’y mettent le holà —, un de nos rares paysages préservés va être à son tour livré au devenir-banlieue général du monde. Les vacanciers pourront disposer à la montagne du même lotissement que chez eux (mini-Disneyworld en plus) et des centaines d’hectares de zones humides seront sacrifiés, tout cela en vertu d’un unique argument : l’emploi, l’emploi, l’emploi.

Je ne suis pas un fanatique de l’égalité, je n’ai jamais bien compris comment elle était compatible avec la morale (en quoi Saddam Hussein est-il l’égal de Vaclav Havel ?), avec l’esthétique n’en parlons même pas (en quoi Georges Moustaki est-il l’égal d’Henri Dutilleux ?). Cependant je ne comprends pas non plus comme l’exigence d’emploi, formulée par des hommes à l’endroit d’autres hommes, est compatible avec l’égalité : vous aviez besoin de notre travail, vous nous employiez : vous n’en avez plus besoin, vous devez nous employer encore, c’est une exigence morale, sinon vous nous traitez comme des kleenex (cf. n’importe quel reportage de France 2 sur la fermeture d’usine du jour). Je veux bien que chaque individu a la responsabilité de l’ensemble de l’humanité, et que la charité est une chose admirable, mais si un citoyen, parce qu’il l’a employé, est responsable d’un autre ad vitam aeternam, comme un maître de son serf, c’est qu’il y a entre eux une différence fondamentale de nature et donc qu’ils ne sont pas égaux — je ne vois pas comment on peut sortir de là.

J’ai publié il y a vingt ans, quand déjà sévissait la crise du chômage, un petit essai intitulé Qu’il n’y a pas de problème de l’emploi. J’y soutenais la thèse selon laquelle il y avait certes un problème de salaire, et accessoirement un problème d’emploi du temps, mais pas un problème d’emploi. Que ce n’était pas l’emploi qui était le problème, mais la subsistance, l’identité, le sens. Que l’homme ni la femme n’étaient pas des êtres-pour-l’emploi — et je continue d’être mis hors de moi par tous ces formulaires à remplir où l’on vous demande qui est votre employeur et non pas si vous êtes employé, comme si ce dernier point allait de soi.

L’emploi, d’évidence, il y en aura de moins en moins. L’Europe continue d’être en tête dans l’évolution économique du monde, elle est arrivée la première au bout de la croissance, et d’abord — mais l’immigration gâte tout — de la croissance démographique. François Hollande faisant le pitre à Almaty s’épuise comme tous les autres à rafistoler un modèle économique qui, Dieu merci, n’est plus réparable. C’est l’économisme même, né comme la culture avec l’ère bourgeoise, qui meurt sous nos yeux avec l’une et l’autre. L’histoire va redevenir politique, militaire, ontologique, identitaire. Il y a des lustres que je soutiens que la colonisation dont le continent est l’objet se présente en termes de territoire, comme toutes les guerres de conquête, celle-ci s’opérant par le truchement de la nocence, de la violence, de la délinquance, de l’art de rendre à l’autre la vie impossible, de le forcer à évacuer le terrain. En ce sens nous sommes tous zadistes, bien plus qu’employés. Et la Zone À Défendre, c’est l’Europe.

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