Qui se souvient encore du 23 janvier 2008 ? Ce jour-là, Jacques Attali avait remis en grandes pompes à le rapport final de la « Commission pour la libération de la croissance française » qu’il avait présidée. Parmi les mesures phares figuraient notamment une spectaculaire diminution de 40 milliards d’euros dans les dépenses de l’État et le transfert des cotisations sociales sur la TVA.

Les médias virent aussitôt dans ces propositions un tournant majeur de la politique économique française. Mais, avec le recul de bientôt cinq ans, la relecture de ce document et les événements survenus depuis lors révèlent crûment le caractère dérisoire de ce type d’exercice.

Car l’insubmersible ancien « conseiller spécial » de Mitterrand et les personnalités qu’il avait cooptées en fonction de leur docilité à la pensée euro-atlantiste avaient tout simplement éludé l’essentiel. À savoir qu’il est impossible de relancer quoi que ce soit si trois conditions ne sont pas remplies :


1) une condition psychologique : on n’a jamais vu, dans l’histoire, des acteurs économiques investir et redoubler d’efforts s’ils n’ont pas, avant toute autre chose, une perception positive et enthousiasmante de leur avenir collectif ;

2) une condition économique : ces acteurs ne doivent pas subir par ailleurs des conditions internationales de compétition économique et monétaire tellement disproportionnées qu’elles rendent d’emblée vains tous leurs efforts ;

3) une condition politique : les mesures proposées doivent être sociologiquement acceptables par le peuple français, compte tenu de ce qu’il est.

Louis Gallois, président d’EADS à l’époque, et qui n’avait pas participé à la Commission Attali, avait justement illustré le second point, en soulignant quelques semaines après (dans Le Figaro du 27 mars 2008) l’impact extrêmement nocif de l’euro, impact que la Commission Attali avait osé passer sous silence : « Une baisse du dollar de 10 cents fait perdre 1 milliard d’euros à Airbus. L’euro à son niveau actuel est en train d’asphyxier une bonne partie de l’industrie européenne en laminant ses marges à l’exportation. Si cela continue, l’industrie européenne fuira l’Europe. »

Eh bien, cela a continué. Depuis des années, la France perd en moyenne une usine et 800 emplois industriels par jour ouvrable. Cette hémorragie nous entraîne vers un appauvrissement collectif et durable, qui nous vaudra la colère justifiée de nos descendants. Et il en sera ainsi tant qu’un gouvernement digne de ce nom n’aura pas pris les choses à bras-le-corps. Comment ? En redonnant aux Français confiance pour de bon dans leur avenir collectif (c’est la condition psychologique), en les replaçant dans une compétition internationale moins structurellement insupportable (c’est la condition économique), et en cessant d’imaginer transformer de fond en comble le peuple français sur la foi de l’ordonnance d’un docteur Diafoirus (c’est la condition politique).

Tout cela supposerait que la France s’extirpe du dogme mortifère et auto-phobique appelé « construction européenne », qui pose comme axiome de base que notre pays ne vaut plus un clou et que nous devons tous devenir des Allemands parlant l’américain. Cela impliquerait aussi que nous n’acceptions plus les oukases de Goldman Sachs, ni le gouffre financier de l’euro, ni la concurrence frontale des pays à très bas coûts de salaires, ni l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne qui interdit d’interdire toute délocalisation vers ces pays. Sans parler de leur faisabilité budgétaire, même la suppression de toutes les charges sociales en France ne suffiraient pas à remédier structurellement à ces handicaps-là !

Autant dire que la solution des problèmes de la France n’est pas à la portée de nos dirigeants européistes. Car, de droite ou de gauche, ils versent tous dans la même schizophrénie. Ils ne cessent de tempêter en privé contre « Bruxelles », mais ils feignent l’indignation en public dès que l’on affirme qu’il faut en finir avec le dogme de la prétendue « construction européenne ».

Cependant, et parce qu’il faut bien faire semblant de faire quelque chose, M. Hollande a repris sans imagination la technique du « rapport de sage » utilisée par M. Sarkozy et par tant d’autres avant lui. Il a seulement remplacé M. Attali par M. Gallois. Mais celui-ci doit toujours faire allégeance au sacro-saint dogme européiste, qui interdit par avance la moindre pensée libre, novatrice et efficace.

Du coup, Louis Gallois s’apprête à ressortir, à peu près à l’identique, les propositions que le MEDEF avait déjà obligeamment transmises à son prédécesseur il y a cinq ans. Pour entretenir un faux suspense, la presse commence à organiser les premières « fuites ». Et elle nous apprend que, parmi les mesures phares « envisagées par Louis Gallois » [sic] figureraient notamment… une spectaculaire diminution de 30 milliards d’euros dans les dépenses de l’État (Attali avait dit 40) et le transfert des cotisations sociales sur la TVA (Attali bis). Quelle surprise !

Plutôt que de ressortir les mêmes médecines tous les cinq ans, le gouvernement ferait mieux de s’interroger en conscience sur les raisons profondes pour lesquelles elles se sont déjà amplement révélées inapplicables et inefficaces. À l’évidence, c’est trop lui demander.

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