Entretien réalisé par Gabrielle Cluzel.

Jean-François Chemain, vous êtes professeur d’histoire en zone « sensible ». De votre expérience, vous avez tiré un livre, Kiffe la France, aux Éditions Via Romana, qui a rencontré un vif succès. Il y a quelques jours, le gouvernement a promis de mieux accompagner les enseignants souvent « désarmés » lorsqu’il s’agit d’aborder la Shoah. Avez-vous, vous-même, été confronté à ces difficultés évoquées par le gouvernement ?

Enseigner la Shoah est en soi quelque chose de très difficile, quel que soit le public. Cela renvoie au mal, à la fois absolu et “banal”, dont on ne peut pas être certain qu’il ne se trouve pas en nous, que nous ne serions pas nous-mêmes capables de ça, comme Hannah Arendt l’a montré. C’est désespérant, et en même temps il ne faut pas enfermer des élèves, au seuil de leur vie, dans le désespoir et la culpabilité. Équilibre très délicat à trouver, qui repose plus sur la personnalité de l’enseignant que sur ce que le gouvernement décrétera qu’il faut qu’il dise, ou fasse. Mes élèves sont donc, comme tous les élèves, très mal à l’aise par rapport à la Shoah. La difficulté est toutefois aggravée par le négationnisme de certains d’entre eux. J’essaye, dans la mesure du possible, d’éviter les images insoutenables, comme celles de Nuit et Brouillard, parce que je me souviens qu’elles m’avaient traumatisé dans ma jeunesse, mais parfois, à bout d’arguments, je dois les projeter. Et même alors, il m’arrive d’avoir droit au refus d’admettre l’évidence : ces cadavres décharnés qu’un bulldozer jette dans une fosse commune, ce seraient des marionnettes de chiffon, une mise en scène… Jusqu’à cette affirmation entendue un jour : « Le problème n’est pas que ça ait eu lieu, mais que ce ne soit pas allé jusqu’au bout : on aurait bien moins de soucis aujourd’hui ! ». Emmener les élèves à Auschwitz, comme le font certains collègues, aide les élèves à prendre conscience, mais certains sont dès le retour repris en main par leur milieu.

Comment les analysez-vous ?

Il y a peut-être un réflexe de défense, de mise à distance, par rapport à quelque chose qui dépasse ce qu’ils peuvent comprendre. Peut-être aussi un refus de ce qu’ils perçoivent comme implicitement culpabilisant pour eux. Car l’antisémitisme est, dans mes classes, banal. La situation des Palestiniens est, aux yeux de beaucoup, la plus grande violence existant et ayant existé. Elle cristallise la situation de victime de tous, que leur communauté subirait depuis l’origine. J’assiste aussi à un troublant détournement de la victimisation : non seulement, pour certains, la Shoah ne serait rien par rapport à la situation des Palestiniens, voire elle en serait la punition anticipée, mais encore elle ne serait rien non plus par rapport au véritable génocide qui se prépare : le leur. J’entends souvent ce propos. C’est la thèse du complot des Illuminati, que je n’arrive pas à combattre tellement elle est ancrée dans certains esprits : un complot mondial, organisé par les francs-maçons, les juifs, les Américains, les multinationales (et autres !) visant à l’éradication de leur religion à l’échelle planétaire. Le président Sarkozy avait, pour la France – on me l’a affirmé –, un tel plan. Lorsqu’on retourne une bouteille de Coca-Cola, le logo à l’envers signifierait, en arabe, « à bas Mahomet, à bas La Mecque »… Voilà ce que l’on me soutient mordicus, et le lecteur peut aller vérifier sur Internet, tout cela s’y trouve. La Shoah serait une invention des Illuminati, comme les attentats du 11 septembre…

Que pensez-vous de cette initiative du gouvernement, et selon vous parviendra-t-elle à porter ses fruits ?

Je suis sceptique : le problème vient de si loin, il est si profond… Le négationnisme est la face visible – certes monstrueuse ! – d’un iceberg qui est hélas beaucoup plus vaste, et enferme des millions de jeunes dans une vision paranoïaque collective. Et puis, je le ressens concrètement, quelle est la légitimité, pour faire ce genre de leçons, des représentants d’une nation qui reconnaît elle-même, à longueur de programmes scolaires, avoir tant à se reprocher : esclavage, colonisation, et complicité dans la Shoah ? La Shoah, ceux de mes élèves qui la nient, ont pour eux que leurs ancêtres n’y ont pas participé, alors que je suis payé pour leur expliquer que les miens, oui. Nous nous sommes retiré, à force de repentance, le droit de faire la morale aux autres. Il y a sans doute matière à réfléchir sur la revalorisation de notre « roman national » qui, lorsque j’étais au collège, plaçait la France dans le camp de la résistance au nazisme.

2 février 2014

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