Le Front national est, pour les gens communément appelés « de droite », un objet d’étude intéressant car, en dépit des critiques légitimes que soulève telle ou telle partie de son programme, il constitue à droite un pôle d’attraction lent mais puissant. Nombreux sommes-nous à penser qu’il a vocation à être l’agrégateur des forces politiques souverainistes, patriotes, et partisanes d’une liberté économique tempérée. Aussi contestable qu’elle soit parfois, la politique de Marine Le Pen produit ses premiers fruits : des succès électoraux patents. Mais encore insuffisants, tant qu’elle n’aura pas convaincu une partie des électeurs de l’UMP effrayés tout à la fois par son euroscepticisme et par la réputation sulfureuse d’un parti fondé par Jean-Marie Le Pen, le patriarche, 87 ans cette année.

Marine veut le pouvoir quand Jean-Marie n’en voulait pas. Il lui a remis les clefs du parti, elle a décidé d’en changer le logiciel, et de faire d’un rassemblement de mécontents un parti de gouvernement. Exit les nostalgiques de l’Algérie française, les anciens de l’OAS au dentier tremblotant, les intégristes, les complotistes, conspirationnistes et autres représentants bien français d’une droite révolue. Notre époque n’est plus celle du Maréchal, ni même celle du Général. Leurs mérites ou leurs crimes appartiennent à l’Histoire, pas aux politiques. Maréchal ou Général, il est sans doute juste de nuancer les jugements rendus à certaines époques. À condition de comprendre que, dans une médiacratie manichéenne comme la nôtre, aucune nuance n’est plus lisible. Il existe le camp du bien et le camp du mal, et pour se faire élire, il faut a minima éviter de frayer avec le second.

Marine l’a parfaitement compris. Et elle se fiche du Maréchal, de Fernand de Brinon et de Jean Moulin. Elle n’a que faire de Jacques Soustelle, de Michel Debré ou de Ferhat Abbas. Vichy, l’Algérie, elle laisse cela à d’autres. Et elle a raison ! Ce qu’elle veut, c’est accéder au pouvoir et y appliquer le programme du Front. Rien de plus. Jean-Marie l’a compris aussi. Il est trop vif pour l’ignorer, trop vieux combattant pour ne pas savoir exactement à quel moment la pique portera.

Alors quand Bourdin le provoque sur cette stupide affaire du “détail”, il fonce. Et quand le douteux Rivarol lui ouvre ses colonnes, il se précipite. Il sait que le premier comme le second n’attendent que cela. Il ne s’agit pas là d’une forme de gâtisme, de vieilles lubies répétées en boucle. Mais bien d’une volonté délibérée de torpiller ce parti dont la direction lui échappe et d’empêcher sa fille de ramasser les lauriers d’une victoire qu’elle pourrait bien remporter en décembre prochain aux élections régionales. Jean-Marie veut, politiquement, tuer sa fille. Tuer la ligne Philippot qu’il déteste. Jusqu’à éclabousser sa petite fille qui, il l’a compris, a toutes les qualités pour servir de pont avec les autres forces de droite, la jeunesse et des catholiques gênés du relativisme de l’UMP.

On a appris, hier soir, que Marine Le Pen s’opposait à ce que son père soit candidat aux régionales dans la région PACA. Certains raillent cette nouvelle comédie tramée entre eux. Cela paraît invraisemblable à l’observateur extérieur. En réalité, Marine est acculée. Soit elle passe cette nouvelle incartade à son père, soit elle décide de le mettre hors d’état de nuire en l’excluant du Front national. Dans le premier cas, elle ruine tout le travail accompli depuis 2011. Dans le second cas, elle tue le patriarche, fondateur et président d’honneur du parti.

Choix cornélien. Mais choix crucial. Dans cette affaire, plus question de finasser. Marine joue l’avenir politique de son mouvement au prix de l’unité familiale. Et sans doute l’avenir de la droite française.

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