Choc des civilisations : la mise au point d’Hubert Védrine

Palmyre, en Syrie : vingt-cinq soldats loyalistes exécutés par de jeunes militants de Daech ; supplice dont la vidéo tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Autour d’Alep, l’un des derniers bastions stratégiques du régime de Bachar el-Assad, l’étau n’en finit plus de se resserrer.

Bref, à force d’élargir ses frontières, de consolider les territoires conquis en y rétablissant souvent ordre public, électricité, eau courante et connexions Internet – voir à ce sujet d’excellents et récents reportages du Figaro et de Libération -, tout en installant une fiscalité plutôt moins confiscatoire, et surtout moins corrompue que celle des administrations précédentes, l’État islamique commence à avoir tout d’un État constitué, même si cette vérité n’est pas forcément agréable à entendre.

Devant un tel état de fait, deux arguments possibles. La « guerre des civilisations », chère au Premier ministre Manuel Valls, ou la realpolitik d’Hubert Védrine, ancien patron du Quai d’Orsay sous François Mitterrand.

Première option vallsienne : Daech, une civilisation ? On attend encore que cette organisation aligne savants, poètes, architectes et philosophes. De notre côté ? Nous voilà, nous Français, ainsi décrits par les idéologues du même Daech, à en croire Valeurs actuelles du 2 juillet dernier : « La France ? Un pays faible, en pleine crise économique et morale, dont le peuple est abruti par les divertissements, où la presse people est plus lue que la presse politique. » On ajoutera qu’en la matière, l’argument « barbare » ne tient guère, sachant que nous nous gobergeons jusqu’à plus soif de ces « valeurs républicaines » ayant aussi consisté à instituer un régime d’ordre nouveau par la force, lequel ne s’y est maintenu que par la terreur – génocide programmé de la Vendée et quelques dizaines de milliers de décapitations en six mois, dont celles du roi, de la reine, et même des plus glorieux de nos révolutionnaires, Robespierre et Saint-Just au premier chef. Et si notre actuelle civilisation se résume au mariage pour tous, à BHL bientôt dans la Pléiade, à 200.000 enfants avortés chaque année, à la Gay Pride et à la télé-réalité, nous ne partons pas forcément vainqueurs dans cette compétition civilisationnelle.

L’argument moral, donc, ne tient que de guingois. Il ne s’agit pas là d’un combat entre civilisation et barbarie ; pas plus qu’une prétendue lutte à mort entre chrétienté et islam. La preuve par Hubert Védrine. Extraits choisis dans un entretien accordé au Point, ce 2 juillet : « N’oublions pas que les musulmans sunnites sont, après les chiites qu’ils veulent supprimer, la cible privilégiée de Daech. […] Soit près de 99 % des musulmans ! Les minorités, les chrétiens ou les juifs n’arrivent qu’en second. »

Nous voilà donc loin des théories néo-conservatrices américaines. L’autre constat dressé par Hubert Védrine tient en peu de mots :

La force de Daech réside en réalité dans la faiblesse de ses adversaires…

C’est-à-dire nous. Nous qui prétendons lutter contre Daech, tout en refusant de lutter côte à côte avec ceux qui les combattent sur le terrain, à savoir les Iraniens et les Kurdes, tout en négligeant ceux qui pourraient nous aider à la manœuvre – les Russes.

D’où cette situation ubuesque, lors des récentes réunions internationales censées lutter contre ce nouveau péril islamiste, dans lesquelles ni les représentants de Moscou, de Téhéran ou de Damas n’ont été conviés. Dans le même temps, le tapis rouge a été déroulé devant les pieds des Saoudiens, financiers de Daech. Et même sous ceux des Israéliens, qui soignent, en cachette, les terroristes en question. Pis que tout ! lors de ces agapes, personne n’a demandé à la Turquie de clarifier son jeu dans la région… D’où cette phrase définitive d’Hubert Védrine : « Si l’on veut éliminer Daech, il est indispensable de mettre en place une coalition totale, avec l’Occident, les pays arabes sunnites, les Iraniens et les Russes. […] La priorité est d’éradiquer Daech, pas Bachar el-Assad, même s’il faudra le faire partir après. »

Laurent Fabius, entre deux siestes inopinées, pourrait en prendre de la graine. L’Élysée aussi.

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