L’auteur de ces lignes sera sûrement accusé, non sans quelque raison, de nostalgie ; mais il n’est pas toujours illicite de regretter un passé ayant fait ses preuves à un avenir s’annonçant plus que funeste. Celui du showbiz à la française, par exemple.

Autrefois, les entreprises du pullulaient. Quand on signait chez Vogue, ce n’était pas pour aller chanter chez Barclay… Jacques Wolfsohn, directeur artistique de cette première enseigne, et Eddie Barclay, démiurge de la seconde. À eux deux, ces hommes, passionnés de musique – Barclay était lui même un fort bon pianiste, réécoutez pour vous en convaincre la musique qu’il signa pour Bob le flambeur, l’un des premiers films de Jean-Pierre Melville – ont accompagné les plus belles pages de la chanson française et même d’une pop et d’un rock français naissants. Et il serait encore injuste d’oublier la dynastie Marouani, entrepreneurs ne reculant devant rien pour faire fructifier l’entreprise familiale, née en Algérie.

Leur palmarès ? Georges Brassens et Jacques Brel. Jacques Dutronc et Eddy Mitchell, sans négliger notre Johnny national, il va de soi. Rien de moins ; et encore, la liste est longue de ces talents auxquels les producteurs de jadis laissaient le temps d’éclore et qui, même moins connus, se signalèrent par d’assez jolies carrières. C’était de l’artisanat à l’ancienne, calqué sur les méthodes de forains qui, naguère, avaient découvert d’aussi belles fleurs que Damia, Fréhel ou la grande Piaf. Parfois léonins, tout le monde n’a pas fini milliardaire, ces contrats se signaient souvent sur une nappe de restaurant ou d’une simple poignée de mains, tandis que Jacques Brel, d’un grand rire chevalin, assurait : "Le soir, quand je peine à m’endormir, je compte les Marouani !"

Aujourd’hui, les nouveaux nababs de l’industrie du disque – ou de ce qu’il en reste –, on plus souvent fait leurs gammes à HEC que sur le clavier d’un piano bastringue. Pour raisons économiques, mieux vaudra toujours un logiciel informatique qu’un Eddie Barclay embauchant, sur un coup de tête, l’immense Quincy Jones, l’arrangeur de Frank Sinatra, excusez du peu.

Toutes les entreprises en question ayant été rachetées les unes après les autres, « concentration verticale et économies d’échelle », dit-on, n’en reste, au dernier décompte, finalement plus que deux. Celle de Vincent Bolloré (Canal Plus, D8, Universal, Olympia) et Marc Ladreit de Lacharrière (Salle Pleyel et majeure partie des Zénith).

Les deux hommes ne sont pas des gauchistes forcenés ; il n’empêche que même Le Figaro, célèbre quotidien marxiste-léniniste, en vient à s’inquiéter de cette concentration de pouvoir en passe de devenir quasi-monopolistique.

Car cela signifie à plus ou moins long terme la disparition d’artistes jugés peu « rentables ». Et c’est ainsi qu’un label américain, Columbia, n’ayant pas réussi à rentabiliser une bouse de Mariah Carey, pourtant vendue à plus de deux cent mille exemplaires, a viré David Bowie et tout son catalogue pour rééquilibrer ses comptes. Et bouffer la culotte au passage, Bowie vendant sur le temps long et non point sur le tube d’été, et l’éternelle réédition de son catalogue, c’est désormais in his pocket.

Ainsi, des artistes déjà quasiment privés de contrats discographiques, Jacques Higelin ou Alain Chamfort, Jean-Louis Murat ou Art Mengo, en seront bientôt réduits à payer de leur poche pour s’en aller enregistrer en studios, et mendier un concert dans ses petites salles que les deux « financiers » plus haut évoqués ont déjà rachetés à vil prix.

Bref, la s’aligne une fois de plus sur un modèle américain ayant depuis longtemps atteint la date de péremption et proche de connaître la probable explosion d’une nouvelle bulle financière, tel que redouté par Le Figaro. À croire que l’avenir se niche ailleurs, dans des sociétés à taille humaine. L’héroïque Bertrand Burgalat, entre autres et son label, Tricatel, dont nous sommes fêtons, à quelques semaines près, le vingtième anniversaire.

Small is beautiful, pour causer à rebours de cette industrie mondialisée sous influence américaine, culture de masse n’ayant pas été foutue de sortir un artiste majeur depuis près d’un demi-siècle. Car Elvis, c’est déjà très loin. Et comme la n’en finit plus d’être à la traîne…

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12 novembre 2015

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