« Ah, c’est la mer ! » Nous sommes le 26 août 1944. Le quitte l’arc de triomphe de l’Étoile où il vient de ranimer la flamme du soldat inconnu, quatre ans après avoir allumé la flamme de la Résistance française. Avant d’entamer la descente des Champs-Élysées, il s’arrête un moment, saisi, face à la foule immense – plus d’un million de personnes – qui a envahi la grande avenue.

martyrisé, mais Paris libéré… Qu’attendent-ils, qu’espèrent-ils, ces Parisiens venus saluer, avec l’homme providentiel dont la plupart ne connaissaient guère que le nom et dont ils découvrent la silhouette et la stature, l’aube d’une ère nouvelle ? Tous n’ont pas été des héros, tant s’en faut. Ils sont bien peu à connaître le programme du Conseil national de la Résistance, cette utopie élaborée dans l’ombre qui prétendait dessiner les contours et définir les contenus d’une nouvelle société, plus juste, plus propre, plus humaine. Mais tous croient déjà toucher du doigt, en ce jour radieux de Libération, le retour de la paix et la résurrection d’une France de nouveau fière, de nouveau forte, de nouveau libre.

Ils ne savent pas que la guerre va encore se prolonger pendant neuf mois, que les restrictions vont encore durer des années. Ils n’imaginent pas les excès, les lacunes et les erreurs d’une épuration trop dure pour les uns, trop indulgente pour les autres. Ils ne peuvent prévoir le cours que va prendre une IVe République, marquée par l’impuissance, inféodée aux États-Unis, incapable de faire face au drame indochinois puis au drame algérien, peu à peu enlisée dans les marécages politiciens, et dont le même homme viendra les libérer dans quatorze ans.

Marées humaines, jours d’exaltation où le peuple français a rendez-vous avec lui-même et avec l’Histoire. Qu’en reste-t-il lorsque la mer s’est retirée ?

Le 14 mai 1990, un flot d’indignation a submergé la France après la profanation du cadavre d’un juif dans le cimetière de Carpentras. Tout semble désigner - en tout cas les médias et la classe politique en sont convaincus et en ont convaincu la population - le Front national. Des centaines de milliers d’indignés, auxquels vient se mêler un instant - fait sans précédent - le président de la République, dénoncent le retour de la « bête immonde ». L’enquête, des années plus tard, fera litière de l’accusation, sinon des accusateurs.

12 juillet 1998. Un million et demi de tifosi à la tête enflée comme un ballon fêtent la victoire historique des Bleus et l’avènement d’une France black-blanc-beur d’où auraient disparu, par l’opération du Saint-Esprit sportif, tous les antagonismes, toutes les inégalités, toutes les discriminations et tous les problèmes. Les Coupes du monde et les événements politiques qui suivront relégueront aux oubliettes cette grande illusion.

1er mai 2002. Un million de bons citoyens, affolés par une propagande aussi massive que mensongère, se mobilisent contre la venue au pouvoir, évidemment impossible, de l’ogre Le Pen et appellent, au nom de la République en danger, à voter pour celui que, huit jours plus tôt, ils appelaient Supermenteur et Supervoleur. Le candidat de leur choix est effectivement élu. Les grenouilles ont pour cinq ans de plus un roi, mi-soliveau mi-fainéant...

12 janvier 2015. Quatre millions de Français (record absolu) participent à la grande marche « républicaine » organisée sous le signe de l’union nationale en réponse à l’émergence, dans notre pays, d’un terrorisme qui se réclame de l’islam. De toutes obédiences, de toutes sensibilités, l’immense majorité de ces manifestants pacifiques veulent défendre notre civilisation, notre mode de vie, nos libertés menacées par le retour de la barbarie. Ils veulent une France réconciliée, un pays en ordre dans un monde en paix. Paris, frappé au cœur, est en effet, le temps d’un cortège, le cœur battant du monde. Tant pis si les promoteurs de l’événement, au nom de la République, en ont exclu par principe un quart de leurs concitoyens. Tant pis si, au premier rang de l’interminable cortège, figurent les représentants de pays où les journalistes sont assez systématiquement emprisonnés, de pays qui ne subventionnent pas seulement des clubs de football, mais les prosélytes et les combattants de l’obscurantisme ou de pays fauteurs de guerre.

Merci pour ce moment, comme dirait l’autre. Mais qu’en restera-t-il ? Tout le monde, hélas, n’est pas Charlie. Mais ces mêmes partis de gouvernement, ces mêmes dirigeants qui ont appelé au sursaut républicain en espérant ramasser la mise seront-ils à la hauteur des circonstances et de leurs responsabilités, eux qui sont si largement comptables de la situation actuelle ? Sauront-ils rétablir l’ordre dans les quartiers, dans les cités, dans les prisons, dans les écoles infectés par l’islamisme ? Réussiront-ils à préserver sans explosion le mélange détonant sans lequel il n’est pas de démocratie : tolérance totale pour les idées et leur expression, tolérance zéro pour les crimes et les criminels ? Que restera-t-il à basse mer de la grande marée de ce dimanche ?

13 janvier 2015

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