La civilisation, ce fragile vernis qu’un rien fait craquer.

L’envoyé spécial au Centrafrique du Monde ou du Figaro, je ne sais plus lequel des deux, rapportait l’autre jour la scène édifiante dont il venait d’être le témoin. Face à une bande de Banguissois particulièrement surexcités qui s’apprêtaient à partir en expédition punitive contre un quartier musulman de la capitale, un officier de la MISCA (Mission internationale de soutien au Centrafrique sous conduite africaine) tentait de les rappeler au calme et de les ramener à la raison.

“Je suis Rwandais, leur disait-il. J’avais fui mon pays et la terreur qu’y faisait régner le gouvernement hutu. Depuis que je suis rentré dans mon village, je côtoie tous les jours des voisins qui ont assassiné eux-mêmes ou dont les proches ont assassiné mon père, ma mère, mes frères et sœurs, mes amis. Croyez-vous que je n’ai pas eu mille fois envie de venger les miens, de me venger, de leur faire subir ce qu’ils ont fait subir à des innocents ? Croyez-vous que je n’ai pas dû prendre sur moi ? Mais le temps du malheur est fini, le temps de la guerre est passé, le temps de la réconciliation est venu. Il faut rebâtir notre pays. Je n’oublie rien, mais il faut savoir déposer les armes, il faut pardonner. Je vous en conjure, redevenez humains, apprenez de nouveau à vivre ensemble.”

Le petit groupe l’écoutait sans mot dire, tête baissée. Un des adolescents prit enfin la parole : “Oui, j’ai bien compris, dit-il en levant sa machette. Il faut tous les tuer !”

Avant-hier, la présidente par intérim du Centrafrique, Catherine Samba-Panza, une femme dont chacun s’accorde à reconnaître l’énergie et l’exceptionnel charisme, s’adressait sur la pelouse de l’École nationale de la magistrature de Bangui à quelques milliers d’ex-soldats des forces armées du Centrafrique. Ces hommes qui avaient fui l’année dernière devant les redoutables Seleka s’étaient dispersés à travers tout le pays, les uns se terrant dans la brousse, les autres formant et encadrant les milices chrétiennes anti-balaka. Enfin sortis de la clandestinité – et de l’illégalité –, ils étaient appelés à former le noyau dur de l’armée nationale en voie de reconstitution et ils écoutaient dans un silence et un ordre relatifs la harangue présidentielle, plus intéressés, semble-t-il, par le rappel de leur solde que sensibles aux appels du nouveau chef de l’État au calme et à la discipline. La cérémonie, à laquelle assistait naturellement le général français Soriano, commandant en chef de l’opération Sangaris, ne semblait pas moins de bon augure, et la population civile accourue sur les lieux manifestait déjà sa joie…

Les officiels n’avaient pas tourné le dos depuis cinq minutes qu’une folle rumeur courait dans les rangs des militaires : l’un des leurs, dont le prénom (Idriss) indiquait la musulmane, était un espion de la Seleka. Il fut donc procédé sur place à son jugement, à sa condamnation et à son exécution : une cinquantaine d’hommes de la future armée régulière se jetaient sur le malheureux et, après l’avoir poignardé, l’achevaient à coups de pierres, de briques et de barres de fer, puis le dépeçaient à la machette et s’en partageaient les morceaux…

Là-dessus, je vois déjà hocher la tête et j’entends murmurer les connaisseurs sentencieux de l’ et de sa barbarie congénitale : qu’attendre d’autre d’êtres vaguement humains mais encore si proches du singe ? Comment ne pas être frappé par la pertinence de ces observations de bon sens, de ces jugements sans parti pris ?

C’est bien simple : ces jours-ci à Bangui, on se croirait dans l’Algérie de juillet 1962. Ou en France, à la .

8 février 2014

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