Les médias ont fait grand cas, ce week-end, de la saisie record de plus de sept tonnes de résine de cannabis marocain, en plein Paris, par les fins limiers de l’administration des douanes. Belle prise, en effet, d’une valeur vénale de plus de vingt millions d’euros, correspondant grosso modo à plus de vingt millions de joints, soit, nous dit-on, environ 2,5 % de la consommation nationale annuelle. On ne sera donc pas surpris que M. , ministre des Finances, jamais en retard d’une déclaration inepte et tonitruante, ait empoigné sa trompette bouchée pour émettre le vœu que cette opération « contribue à porter un coup que j’espère fatal à des organisations criminelles ». Et que le président de la , tout à sa vaine quête d’une popularité qui le fuit désespérément, soit venu en personne féliciter les agents de la direction des enquêtes douanières de ce beau coup dont on ne sait, en l’état, ce qu’il doit à leur travail, à leur flair, au hasard ou à d’opportunes indications.

Sans vouloir contester mesquinement un joli succès ponctuel, on fera cependant observer qu’il s’inscrit dans le cadre d’un échec global de la de répression menée par les autorités françaises contre le trafic et la consommation de stupéfiants, au premier rang desquels figurent sous différents noms et différentes formes les produits à base de cannabis.

Échec factuel, tout d’abord, puisque, selon les derniers chiffres de l’Observatoire des drogues et de la toxicomanie, la consommation de « H » ne cesse de monter – encore de 8,8 % entre 2008 et 2014 – à telle enseigne que 40,9 % des Français (contre 23 % de l’ensemble des Européens) et la moitié des jeunes gens âgés de dix-sept ans en auraient déjà goûté.

Échec consécutif sur les plans policier, judiciaire et législatif, dont l’Assemblée nationale vient de prendre discrètement acte puisque, prenant conscience de la réalité et de l’impossibilité d’incarcérer les quelques dizaines de millions de contrevenants concernés, elle vient de décider que la serait désormais habilitée à infliger aux consommateurs pris en flagrant délit de simples amendes qui viendraient se substituer à la comparution devant les tribunaux et aux condamnations jusqu’ici théoriquement prévues par les textes.

Échec sociétal, ensuite, puisqu’il est visible que les usagers de cannabis – je ne parle pas des vendeurs – ne se recrutent pas principalement dans les cités et dans les couches les plus défavorisées de la population. Il n’est pas indifférent, de ce point de vue, que les fourgonnettes qui contenaient la précieuse cargaison saisie samedi dernier aient été garées dans le seizième arrondissement de Paris, apparemment à proximité de la clientèle huppée et notamment des élèves de nos meilleurs établissements scolaires. La réprobation unanime de la « » s’est largement fissurée, voire fracassée, sur les écueils de la vie courante et il faudrait être aveugle pour ignorer l’évolution accélérée, ces derniers temps, des lois et des mœurs qui se traduit par la dépénalisation du cannabis dans un nombre croissant de pays, à commencer par les États-Unis, longtemps en pointe de cette prohibition, comme jadis de celle de l’alcool.

Il ne fait guère de doute, si l’on examine ce problème sans passion, que la France, à son tour, comme d’autres, après d’autres, y viendra, et qu’elle aurait déjà avancé dans cette direction si ses gouvernants ne se heurtaient à un échec et donc à un obstacle de premières grandeur. Qu’adviendrait-il dans un pays incertain de son identité, atteint de plein fouet par la crise de l’économie et de l’emploi, résigné à admettre l’existence et le développement de zones de non-droit et à ne pas appliquer ses propres lois, si du jour au lendemain les dizaines de milliers de patrons, de profiteurs, de caïds, de salariés et de ramasse-miettes d’une économie à peine souterraine étaient privés de leur gagne-pain et jetés sur le pavé où ils chercheraient et trouveraient assurément d’autres moyens de subsistance ? C’est moins la vertu que la peur qui a conduit à l’armistice de fait entre les classes dangereuses et les dirigeants capitulards de ce pays. On ferait bien de s’en aviser avant de reprendre mécaniquement en chœur des malédictions qui n’ont pas plus de rapport avec la réalité que les incantations qui tiennent lieu de pensée et d’action à notre classe politique.

19 octobre 2015

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