Cameron – Hollande : un dialogue de sourds

L’impôt prélevé à la source, plus simple, plus souple, moins douloureux que le système absurde et pénalisant qui consiste à ponctionner a posteriori des revenus que l’on a permis aux particuliers d’encaisser dans un premier temps, c’était l’un des engagements électoraux qu’un certain Jacques Chirac, en 1995, avait pris, et déjà repris de ses devanciers. Les douze années durant lesquelles l’ancien Président logea à l’Élysée ne lui permirent malheureusement pas de tenir parole, ni sur ce sujet ni sur beaucoup d’autres. Il n’est donc pas surprenant que Nicolas Sarkozy, qui avait mis lui aussi cette réforme à son programme, mais ne bénéficia que d’un trop bref quinquennat, ait laissé les choses en état.

Comment François Hollande, qui n’est aux commandes que depuis trois ans, aurait-il pu faire mieux que l’omniprésident ? Pourtant, déjà en campagne pour sa réélection, l’actuel chef de l’État s’est soudain rappelé que ce point figurait parmi ses soixante propositions de 2012. Mais à peine l’avait-il réactualisé que les spécialistes de la question, à commencer par son propre ministre des Finances, calmaient le jeu et précisaient qu’un bouleversement aussi considérable de notre fiscalité ne pouvait être mis en œuvre d’un simple claquement de doigts et que dans l’hypothèse la plus favorable, rien de sérieux ne pouvait être envisagé avant…2017 ou 2018. Le changement, ce n’est pas maintenant.

C’est donc à son successeur – dans son esprit à lui-même – que l’actuel chef de l’État transmettra pieusement, intact, le paquet joliment enrubanné que lui ont légué ses prédécesseurs. Les promesses, en France, n’engagent – on le vérifie tous les jours – que ceux qui les écoutent.

Autre pays, autres mœurs. David Cameron avait promis aux électeurs britanniques, s’il était reconduit, de leur demander par référendum s’ils souhaitaient renforcer, maintenir ou distendre les liens qui les unissent à l’Union européenne. Il n’est du reste pas douteux que cet engagement, en lui permettant de siphonner une fraction substantielle des suffrages eurosceptiques qui étaient sur le point de se reporter sur l’UKIP de Nigel Farage, est à l’origine de la victoire des conservateurs, le 7 mai dernier.

La suite, si nous étions en France, était écrite d’avance. Mais les choses se passent autrement au 10 Downing Street et à Westminster. La reine Élisabeth a donc lu hier, sans y mettre le ton, comme il se doit, le discours du trône qu’avait bien voulu lui rédiger son Premier ministre. Un référendum sera donc organisé outre-Manche, comme annoncé, d’ici 2018, et non seulement le peuple anglais sera consulté (chose étrange), mais plus extraordinaire encore, sa réponse, quelle qu’elle soit, sera prise en compte.

M. Cameron entame donc aujourd’hui, en commençant par Paris, une tournée qui le conduira chez ses vingt-sept partenaires européens. Il leur expliquera que, s’il n’obtient pas sur l’immigration et la protection des frontières britanniques des dérogations qui lui permettent de garantir l’identité et l’indépendance économique, monétaire et financière de son pays, il sera le premier à se prononcer pour son retrait de l’Union européenne.

Le président de la République française et, dit-on, la chancelière allemande ont l’intention de freiner les ardeurs du Premier ministre de Sa Majesté. D’ores et déjà, François Hollande a averti préalablement son visiteur qu’il le rappellerait au respect des règles de l’Union et au respect des traités. David Cameron devra donc tenter de faire comprendre au président français que son propos est précisément de s’affranchir de ces règles et de renégocier ces traités.

Et si son interlocuteur lui fait valoir que les intérêts et les lois de la Communauté européenne prévalent dans son esprit sur les intérêts et les lois de ses membres, Cameron lui rétorquera qu’il est d’abord comptable devant son peuple, que celui-ci est son seul et véritable souverain et qu’il reste maître de son destin.

Et si François Hollande lui suggère qu’une victoire du « non » au référendum serait une catastrophe, que les conséquences en seraient désastreuses et que, dans ces conditions, il serait judicieux soit d’éviter la consultation soit d’en ignorer le résultat, Cameron lui répliquera qu’une parole donnée ne se reprend pas et qu’impossible n’est pas anglais.

Ce n’est pas seulement parce que le président français ne maîtrise pas la langue de Shakespeare et de Winston Churchill que l’entretien tournera vraisemblablement au dialogue de sourds. Dans quelque idiome que ce soit, David Cameron et François Hollande ne parlent pas le même langage.

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