Entretien réalisé par Baudouin de Saxel.

Au terme d’une chasse à l’homme de vingt-quatre heures, Djokhar Tsarnaev, co-auteur présumé des attentats de Boston, a été arrêté vendredi soir. En 2011, les autorités russes avaient demandé au FBI de surveiller les deux frères d’origine tchétchène mais, faute de preuves, les enquêteurs n’avaient pas persévéré dans leurs recherches. Le magistrat honoraire Philippe Bilger, président de l’Institut de la Parole, revient avec nous sur les critiques attendues à l’encontre de l’institution fédérale.

On reproche aujourd’hui au FBI de ne pas avoir renforcé sa surveillance après la radicalisation des frères Tsarnaev. Pourtant, aucune activité terroriste n’avait été découverte lors de leur audition, en 2011…

Malheureusement, j’ai l’impression que c’est une tendance et un réflexe presque systématique. Rappelez-vous l’affaire Mohamed Merah, qui a suscité également beaucoup d’interrogations a posteriori. J’ai toujours cette impression désagréable que, lorsqu’il y a une catastrophe meurtrière, au lieu de s’obliger à réfléchir aux meilleurs moyens de les punir, de les réprimer, on préfère s’interroger en amont sur les erreurs qui ont pu être commises. Cela me paraît être une démarche assez perverse.

Justement, la DGSE est aussi prise pour cible en raison de ses éventuels manquements dans l’affaire Merah. Y a-t-il une différence entre ces deux réactions ?

Non, il est évident que c’est sans arrêt la même polémique. Une fois que l’on connaît la réalité de la catastrophe – lorsque la tragédie est survenue – il est très facile d’avoir une lucidité rétrospective en disant aux forces de qu’elles auraient dû arrêter le ou les individus en cause. Mais si elles l’avaient fait trop tôt, on leur aurait reproché une violation de l’État de droit ! Je crois que la police new-yorkaise, comme ailleurs leurs homologues dans d’autres pays démocratiques, fait son possible pour concilier respect de l’État de droit et efficacité devant ces terroristes qui sont prêts à tout.

Certains souhaitent un durcissement de la loi afin d’éviter de tels drames…

On pourrait évidemment rêver, comme d’un remède miracle, d’un durcissement de la loi. Cependant, même devant ce phénomène meurtrier qu’est le terrorisme, il faut imposer que l’on respecte quelques règles élémentaires. On ne peut pas se permettre d’arrêter des gens avant qu’il y ait eu quoi que ce soit qui ressemble à un commencement d’exécution. En dépit de la volonté répressive de certains citoyens, on ne pourra jamais arrêter des gens avant qu’ils aient manifesté par un geste concret qu’à l’évidence ils allaient se livrer à un acte criminel. Sinon, on n’est plus dans un État de droit ; on est à peine dans une démocratie.

Avez-vous l’impression que l’opinion publique se trompe de coupable ?

Plutôt que de s’en prendre à ceux qui, avec grande difficulté, évitent que nos États soient quotidiennement l’objet de telles attaques, il faudrait s’en prendre à ceux qui suscitent, inspirent et commettent ces actes. C’est aberrant.

Comment réconcilier le peuple avec les enquêteurs ?

La réconciliation est impossible car ce symptôme est profondément ancré dans la psychologie humaine, qu’elle soit française ou américaine. Tout ce qui est évité ou qu’on ne voit pas, on ne le porte pas au crédit des forces d’enquête. A contrario, on s’en prend à ces dernières lorsque survient un fait de manière éclatante. C’est une tendance de l’esprit humain, singulièrement et collectivement, de ne pas être équitable lorsque la tragédie arrive. Il s’agit de l’extrême difficulté dans toutes nos démocraties de mettre en œuvre des politiques qui soient imprégnées tant par la rigueur que par l’humanisme.

23 avril 2013

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