Dans la catégorie mieux vaut en rire qu’en pleurer, salle comble et grosse partie de rigolade, mardi soir, rue d’Athènes, pour la quatrième édition des « Bobards d’or ». Pour cette cérémonie solennelle (organisée par le think tank Polémia, sous la houlette de Jean-Yves Le Gallou), qui vient décerner à un journaliste le trophée du plus gros mensonge médiatique, le jury — ambiance smoking et robe de soirée — a dû faire des arbitrages cornéliens. Parce que, cette année, chapeau bas, il y avait du lourd. Rien que des craques soignées, du pipeau de qualité, du bidon supérieur made in France.

Pour prétendre au titre de Mister Bobard 2013, les heureux nominés ne défilent pas sur l’estrade en maillot de bain et talons aiguille, mais ont le privilège de voir leur petite mystification (qui, pensaient-ils certainement, était passée, ni vu ni connu j’t’embrouille, comme une lettre à la poste) affichée sur grand écran, preuves du délit à l’appui. Énorme fou rire du public.

Las, Les Bobards d’or, comme tous les concours, sont bien injustes : quand il y a pléthore de candidats, il ne suffit pas d’être bon, il faut être excellent. Certains menteurs travailleurs et méritants ont été recalés, et il faut quand même reconnaître leurs efforts. Ainsi, par exemple, la copie « bobard du mythomane » de l’AFP qui, en troquant adroitement sa traduction, a tout bonnement inversé le sens d’une conversation entre Chávez et Ahmadinejad dont elle prétendait rendre compte, n’a pas trouvé grâce aux yeux du jury ; le « bobard par détournement d’image » (pourtant assez osé), de Morandini, illustrant le prétendu succès de la manifestation pour le mariage version Taubira par la photographie d’une foule compacte… prise le jour de la manifestation du camp adverse, n’a pas non plus remporté assez de suffrages pour prétendre au titre convoité. Pauvre Jean-Marc ! S’il s’accroche, persévère dans ses efforts, il pourra toujours se représenter l’an prochain, car il a du potentiel, le petit. Exit aussi, en même temps que quelques autres, le « bobard calculette » relatif aux décomptes respectifs de ces mêmes manifestations.

La barre est haute, les winners sont de vrais orfèvres. Le palmarès final ? Bobard de bronze pour Jean-Jacques Bourdin (RMC) qui, en traficotant quelques petits chiffres de l’INSEE, a pu prétendre qu’il y avait moins d’immigration en France en 2012 qu’en 1931, ce qui saute vraiment aux yeux.

Bobard d’argent pour Serge Le Luyer (Ouest France, Le Monde) qui, dans un article, a changé, comme il se doit, le prénom du meurtrier lui-même mineur d’un collégien. « Souleymane » est ainsi devenu sous sa plume… « Vladimir ». Un choix anodin qui ne peut être que le fruit du hasard, on s’en doute.

Mais la plus grosse des statuettes, le Pinocchio d’or, a été attribuée à Philippe Manière (France 3), dont la docte prestation dans l’émission « C dans l’air » a été littéralement plébiscitée par le public tant elle constitue un morceau d’anthologie digne d’être conservé dans votre cinémathèque pour égayer les dimanches pluvieux : « Nos flux migratoires en France sont extrêmement ténus », explique-t-il longuement, avec beaucoup de conviction. 200 000 arrivants par an, l’équivalent peu ou prou d’une ville comme Le Havre ou Reims, hein, pas de quoi en faire un fromage.

À cru exceptionnel, récompense exceptionnelle : cette année, eu égard à la très belle prestation occasionnée en mars 2012 par l’affaire Merah, un prix spécial du jury, un magnifique « mouton d’or » (en référence aux qualités d’indépendance et de réflexion bien connues de cet animal), a été attribué à l’ensemble des médias : Jean-Yves Le Gallou a ainsi rendu un vibrant hommage aux journalistes français qui sont sans doute les plus forts du monde, puisqu’ils sont capables de voir, malgré un casque intégral et une visière, le teint blanc et les yeux bleus d’un motard. D’où la « piste néonazie » privilégiée : quel flair mes amis ! Des qualités d’investigation et puis aussi des qualités de cœur : car sitôt la véritable identité du tueur connue, ces messieurs ont mis un point d’honneur à ne pas flétrir la mémoire de ce pauvre garçon. Une belle unité jusque dans le choix des mots (repris sans doute d’une dépêche AFP ?) : calme, gentil, respectueux, c’était ce qu’on disait de lui dans son quartier. Libération et Le Monde parlent même de « beauté sans nom », de « beauté fascinante », de « visage d’ange ». Une sorte de chérubin ?

À ce mouton d’or, s’est rajoutée in extremis une « muselière d’or », une distinction un peu hors concours pour une candidature arrivée très récemment, après la clôture officielle des dépôts. Mais le dossier justifie la dérogation : il s’agit de la réponse en trois lettres de Patrick Cohen (matinale de France Inter) face à Taddeï, à la question de l’animatrice « On a le droit de penser ce qu’on veut ? » : « Non ». Au moins, c’est clair. Celle-là, en dehors des films de science-fiction, aucun dictateur ne l’avait osée.

L’humour est l’ironie du désespoir dit-on, mais le discours d’accueil de Jean-Yves Le Gallou était pourtant plein d’espérance. Grâce à Internet et aux médias alternatifs, le mur érigé par « la tyrannie médiatique », comme il la nomme, est en train de se fissurer. Il finira, prédit-il, par s’effondrer d’un coup comme l’autre, à Berlin. Et l’heure est peut-être plus proche qu’on ne l’imagine.

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