Ouf ! Après deux bonnes semaines d’un silence qui commençait à devenir offensant, Monsieur Bob Dylan a fini par déclarer qu’il daignerait se rendre à Stockholm pour la cérémonie de remise du prix Nobel de littérature qui lui a été décerné cette année.

Les réactions à cet événement auront été plutôt vives, dans un sens comme dans l’autre, les uns n’hésitant pas à comparer l’artiste américain à un Albert Camus ou même, carrément, au vieil Homère, les autres s’offusquant de voir un simple « saltimbanque » l’emporter sur tant d’authentiques hommes de lettres, poètes ou romanciers qui, à travers le monde, pouvaient légitimement prétendre à une telle distinction.

L’artiste américain ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Qu’il faille un talent exceptionnel pour se créer un public de millions d’admirateurs inconditionnels, et le fidéliser sur pas moins d’un demi-siècle, c’est incontestable, mais que le Nobel de littérature puisse revenir à un chanteur, fût-il également auteur-compositeur, c’est une autre question.

Je sais bien qu’en son temps, Chateaubriand regardait Béranger, le génial chansonnier, comme « un des plus grands poètes que la France ait jamais produits », mais deux siècles plus tard, que reste-t-il de Béranger, alors que les Musset, les Vigny, les Nerval – ses contemporains -, brillent toujours au firmament de la poésie ?

À cheval sur les mots et sur la musique, la chanson est, par excellence, un genre hybride et il faut bien reconnaître que, dans cette association, c’est en général la musique qui se taille la part du lion, réduisant souvent le texte à un prétexte, comme dans les airs d’opéra ou comme dans tant de ces « tubes » qui vous attrapent par l’oreille et ne vous lâchent plus de toute la journée : “Annie aime les sucettes”, “Antoine, va te faire couper les cheveux”, “Une chanson douce” (c’est d’actualité), etc. Prenez même l’exemple d’un Georges Brassens, c’est-à-dire ce que l’on fait de mieux et de plus « littéraire » en la matière : que l’un de ses airs vienne par hasard à vous trotter dans la tête, il n’a guère besoin des paroles (ou si peu) pour vous vampiriser sans pitié.

La poésie, c’est autre chose. Elle ne vient pas vous chercher, c’est vous qui allez vers elle ; elle ne s’offre pas au tout-venant, telle “une mendiante effrontée” (dixit André Breton) : elle doit se mériter. Les mots ont leur propre musique, et tout le travail du poète consiste à révéler/réveiller cette musique et à en jouer comme d’un instrument. Ce qui fait que toute musique extérieure, fût-ce l’harmonica de Bob Dylan, ne fait que parasiter ce mystérieux chant du verbe d’où sourd le mystère de l’être. “Défense de déposer de la musique au pied de mes vers”, prévenait Victor Hugo.

Certains voudraient se persuader qu’il suffit d’écouter un disque de Bob Dylan pour fouler le sol de l’Everest. L’Everest, peut-être ; le Parnasse, c’est moins sûr.

5 novembre 2016

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