J’aurais pu m’abstenir de tweeter sur la polémique liée à “Bamboula” parce qu’un fonctionnaire de police, questionné par Caroline Roux, avait estimé que ce terme était « convenable ». Il a présenté ses excuses.

J’aurais pu oublier aussi que, dans le studio d’Europe 1, parce que maladroitement Nicolas Canteloup avait relié Théo, les atteintes dont il a été victime, cette affaire devenue d’État à l’homosexualité, les invités et les journalistes-animateurs présents avaient été frappés de saisissement, presque d’indignation et que cet humoriste, pourtant le seul non politisé dans cette catégorie des comiques réels ou prétendus, avait été, lui aussi, contraint de s’excuser.

J’aurais pu retirer mon tweet comme certains quand ils sont dépassés par un émoi au sens propre inimaginable. Ce n’est pas mon genre. J’ai préféré réagir, expliquer, récuser. Mais c’était peine perdue sur Twitter.

Qu’avais-je donc écrit en 140 signes de si scandaleux ?

“On a fait un drame de “Bamboula”. Me souviens de mes années de collège où ce terme était beaucoup plus sympa, presque affectueux que raciste.”

Tweet peut-être inopportun s’il faut avoir des pudeurs, pour un passé très ancien, dans la pensée et dans la sincérité au prétexte que le climat d’aujourd’hui est à vif sur certains thèmes.

Mais tweet ni indécent ni équivoque. C’était un souvenir ponctuel de plus de soixante ans dans le cours d’une enfance où, parfois, j’étais traité de « boche ». Lors des récréations, dans les matchs de foot, dans cette fraternité spontanée que la vie de pensionnaire créait pour guérir de la solitude et de la nostalgie, il y avait des mots qui n’avaient rien de commun avec la charge accablante, méprisante, alourdie par la dérive sémantique et « morale » des années qui ont suivi.

J’ai eu beau tenter de le faire valoir, tout ce que j’exprimais était considéré comme inutile, voire encore plus choquant.

Double constatation.

Mon tweet initial n’avait pas été véritablement lu ; pire : n’avait pas été lu du tout par la plupart. Le simple fait d’avoir nommé « Bamboula », semblé le justifier, suffisait et il n’était surtout pas nécessaire de me créditer d’une quelconque bonne foi en interprétant honnêtement ce que j’avais énoncé. Je devais être traîné dans la boue et on n’allait pas s’embarrasser de justesse et de justice !

Parce que Twitter – et c’était une seconde leçon – n’est pas gangrené par les insultes, les grossièretés, les vulgarités et les attaques plus que personnelles. Twitter est, au contraire, fabriqué pour permettre à un certain nombre de malades de déverser leur haine et de satisfaire une bile odieuse qui n’est heureuse qu’en s’en prenant à l’être derrière son tweet et jamais à celui-ci. Parce qu’ils sont incapables de concevoir qu’on puisse contredire sans offenser. Depuis le 10 février au soir, je peux savourer l’ignominieuse chienlit de Twitter, à la fois en principe magnifique support mais soupape d’abjection pour beaucoup.

J’ai eu droit à un florilège d’une pauvreté affligeante : Salaud, pourri, va en maison de retraite, ordure, tu es responsable des millions de morts, mon père emprisonné, sale con, trouduc, etc. La beauté de la langue française, quoi !

Le paradoxe est que les mêmes qui s’effarouchaient avec une infinie délicatesse et un antiracisme frénétique à cause de « Bamboula » tombaient dans des invectives et des procès infiniment éloignés de leur éthique affichée dans l’instant.

Mais bien sûr, à une ou deux exceptions, pas l’ombre d’une contradiction argumentée, d’une réplique intelligemment critique. De la saleté à profusion. Cependant, quelques soutiens précieux et amicaux dans ce flot délétère.

J’ai commis la maladresse de n’avoir pas précisé ce qui, pourtant, aurait dû crever l’esprit de tous mes contempteurs : “Bamboula” aujourd’hui, lors d’un contrôle policier et avec trop souvent le ton qui dégrade, n’a rien de similaire avec le contexte lié à des copains de chambrée et de jeu, il y a si longtemps. À considérer les deux situations comme racistes, elles n’avaient cependant rien à voir l’une avec l’autre. Les mots ne sont pas des blocs mais ont des histoires.

Discuter l’utilité, la validité de cette anecdote ancienne, pourquoi pas ? Mais elle se contentait de relever une réalité perçue en un certain lieu à un certain moment et dans un certain contexte. Où était le scandale, sauf à considérer que la guerre et l’insulte s’accrochent à n’importe quoi pour se donner la frénésie d’exister et se parer d’une allure usurpée ?

Dans tous les cas, on n’aurait tenu aucun compte de cela. Il était capital de me qualifier de raciste pour que je sois perçu comme l’ennemi des antiracistes. Alors qu’à plusieurs reprises, j’ai invoqué ma haine du racisme qui valait bien celle de mes donneurs de leçons.

Pour ces derniers, j’ai regretté que l’arrivée inévitable dans ce débat qui me pourfendait d’un Bruno Masure, d’un Claude Askolovitch ou d’une Caroline Fourest ne les ait pas incités à donner à mon tweet son sens limité et anecdotique en relevant sa correction. Mais au contraire à jeter du feu dans un incendie illégitime et empli de malignité. Surprenant, comme la défense de la liberté d’expression et le souci de l’équité sont peu partagés ! J’espère que, face à des situations de ce type, j’aurais su ne pas avoir la même attitude à leur égard.

Au fond, comment ne pas s’étonner avec ironie ou gravité – c’est selon – de voir tout mis au même niveau ? Tant de comportements sont déplorables, authentiquement pervers, tant de paroles honteuses et déshonorantes, tant de prestations médiatiques sont chaque jour plus minables, dégradantes et insupportables, mais c’est « Bamboula » qui suscite l’opprobre capital et Canteloup qui stupéfie Europe 1 !

Alors que la liste est interminable de ce qui devrait réellement et au plus haut susciter l’indignation pour le fond comme sur la forme. Je vais finir par penser qu’on a besoin de l’ire sur “Bamboula” et sur Canteloup pour échapper à tout ce qu’on devrait dénoncer et qu’on ne dénonce pas, à l’essentiel qu’on néglige pour se consacrer avec fureur et la main sur le cœur à un accessoire hypertrophié.

Le Figaro Vox a refusé de publier ma réplique parce qu’il s’agirait d’une défense toute personnelle. Voire. Boulevard Voltaire l’accueille et prend le risque d’assumer les conséquences de mon argumentation et de ma bonne foi. Merci.

J’ai bien fait de ne pas retirer mon tweet.

14 février 2017

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