L’Autriche, second État de l’Union européenne en termes de produit intérieur brut par habitant, jouit d’un environnement agréable, d’une capitale élégante et cultivée. Elle connaît un taux de chômage record, enviable, de cinq pourcents, ce qui correspond à un genre de quantité incompressible, du fait des personnes inaptes au travail, c’est-à-dire qu’on est quasiment dans le plein-emploi.

Et pourtant, l’Autriche a voté à l’extrême droite, à un moment qui correspond à des vagues de migrations sur fond d’islamisation et d’actes de délinquance associés. Et l’on a droit aux poncifs « L’Autriche s’est fait peur » (Jean-Marie Cavada), « Chacun doit en tirer les leçons en Europe » (Manuel Valls), un peu comme quand Marine Le Pen est à 30 % en France.

Le candidat de droite Norbert Hofer est taxé d’« islamophobie », ce qui, en l’espèce, témoigne de son manque d’allégeance à l’islam, laquelle sonne pourtant comme un genre de devoir dans cette Europe « moderne ». Malheureusement pour les poncifs, pour la chercheuse Anaïs Voy-Gillis, « beaucoup de gens qui ont voté pour le candidat Vert l’ont fait par refus de l’extrême droite plus que par adhésion à ce candidat. C’est plus un vote de dépit que d’adhésion. Alors que le vote pour l’extrême droite a été un vote d’adhésion beaucoup plus massif. » Il s’agit là d’un renversement des rôles. Habituellement, c’est le vote extrême qui est un vote de dépit, de contestation, plus qu’un vote d’adhésion.

Mais encore, un genre de doute plane : France Info explique : « Après le vote dimanche, l’extrême droite avait pourtant une légère avance, avec 51,9 % des voix contre 48,1 % à son adversaire Alexander Van der Bellen. Mais le dépouillement des votes par correspondance a inversé la tendance », au dernier moment…

Cette élection très disputée a pour effet collatéral d’invalider le discours ambiant, en France, depuis trente ans, à savoir que le Front national, et l’extrême droite populiste plus généralement, prospèrent sur l’exclusion, la misère sociale et le chômage, en évitant soigneusement la question islamiste. Stéphane Le Foll s’est fendu, pourtant, d’un communiqué relatant les paroles de son collègue Jean-Marc Ayrault : « Ce matin, le ministre des Affaires étrangères a été assez inquiet sur les résultats possibles de cette élection présidentielle. On a là, liées à la crise migratoire, des situations politiques qui sont lourdes de conséquences. » Alors, finalement, la crise migratoire y serait pour quelque chose ?

L’air de rien, le scrutin de ce petit pays riche invalide bel et bien trente années de discours lénifiant sur la progression du vote FN en France. Il n’est pas lié – du moins pas uniquement – à la misère, au chômage et à l’exclusion. Il va falloir chercher ailleurs, sur des terrains glissants, et finir par admettre qu’on a pu se tromper et prendre les électeurs pour des imbéciles. À moins qu’on ne pratique, une fois de plus, une de trop, le coup de la tête dans le mur.

24 mai 2016

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