Monsieur le Président,

Dans votre métier aussi, il y a une « exception française ». Au pire sens du terme, hélas. Car si notre beau pays reste la première destination touristique au monde, nos aéroports, en revanche, sont toujours scotchés aux dernières places (quand ce n’est pas à la dernière) de tous les classements internationaux.

Il y a une semaine encore, j’en ai eu une nouvelle confirmation. Près d’une heure et demie pour atteindre Roissy depuis . Sur place, signalisation déficiente, passagers orientés un peu au hasard dans des couloirs étroits, sales, mal fléchés. Sans parler des toilettes indignes et de cette impression désagréable de passer en permanence dans les coulisses, dans une sorte d’arrière-cuisine de l’aéroport où cohabitent et communiquent tant bien que mal personnel au sol des compagnies aériennes, compagnies de sécurité privées, concessionnaires d’aéroports, fonctionnaires des douanes, militaires en uniforme, hommes d’affaires en cravates et touristes en baskets. Bref, accueil minable, fouilles interminables, avant un embarquement approximatif.

Une semaine plus tard, le retour était pire. Arrivée à 23 heures à Paris un dimanche soir. Couloirs sans fin, descente par un escalier mécanique débouchant… en plein sur un groupe de voyageurs à l’arrêt ! Lui-même était agglutiné de façon chaotique devant le guichet de deux fonctionnaires des douanes trop blasés pour contrôler efficacement les passeports des passagers des deux avions gros porteurs qui avaient eu la mauvaise idée d’arriver en même temps. Bref, une foule poussée par l’arrière et coincée par l’avant. Bousculades. Indignation. Mais rien à faire. Comme d’habitude.

Que dire aussi du petit kakémono minable, genre « chambre de commerce de province », souhaitant timidement, sur quelques centimètres carrés, la bienvenue à Paris ? Que dire aussi de la livraison des bagages, rapide pour une fois, mais apocalyptique, car reléguée sur une sorte de tapis roulant semi-circulaire (au lieu des tapis circulaires en vigueur dans le monde entier) sans que personne ne puisse raisonnablement s’approcher dudit tapis à moins de trois mètres pendant la première demi-heure de dégorgement ? Bref, là encore, nouvelles indignations, nouvelles disputes, mais toujours pas d’autre choix que de prendre son mal en patience.

Ce soir-là heureusement, un ami a cru bon de me proposer de partager un taxi. Las. Tout d’abord, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, aucun panneau dans le terminal d’arrivée n’indiquait les taxis à moins avant d’arriver… sur place, à la porte n°6 (de mémoire). Ensuite, évidemment… pas de taxi ! Plus d’une demi-heure d’attente. Une publicitaire française avec qui j’en ai donc profité pour faire à la fois la queue et la conversation, le résumait assez bien : « Chaque fois que je rentre en France, j’ai l’impression d’une mauvaise plaisanterie. » Juste devant nous, une touriste naïve et un peu désarçonnée, britannique ou assimilée, trouvait quant à elle la plaisanterie en question un peu amère : « Is this France, really ? »

En rentrant chez moi à près d’une heure et demi du matin, je n’avais toujours pas la réponse… Car, au-delà de cette désorganisation teintée d’arrogance, la tendance est planétaire : on privilégie désormais de plus en plus le consommateur et de moins en moins le voyageur. Ainsi, les grands aéroports sont devenus principalement de grands centres commerciaux et, très accessoirement, des endroits où l’on prend l’avion. Tentation maximum d’un côté, service minimum de l’autre. On y est d’ailleurs traité en conséquence, en dépit du bon sens et de façon quasi-schizophrène : à la fois client en confiance et terroriste en puissance.

Partout, vous le savez bien, c’est toujours le même cirque. Les zones aéroportuaires sont de plus en plus difficiles d’accès. On est condamné à y arriver le plus souvent en avance ou en retard. On enregistre dans un terminal, on prend un bus ou une navette ferroviaire pour embarquer dans un autre. On monte, on descend, on marche, on roule, on glisse, on reprend le bus, on se rapproche, on s’éloigne, on cherche, on s’inquiète, on se déshabille à moitié, on passe de longues minutes ses chaussures dans une main, le pantalon dans l’autre, à surveiller, à ne rien oublier, à bien séparer l’ordinateur par-ci, l’appareil photo par-là, à ne pas sonner sous les portiques où l’on passe, où l’on repasse (les clefs ? un bout de métal quelque part ?), on tend l’oreille à la moindre annonce dans une sono plus ou moins déficiente, on scrute des panneaux contradictoires, dépêchez-vous, prenons notre temps, dépêchons-nous, prenez votre temps, prenez notre temps…

Une aubaine pour piéger sur place un consommateur qui ne se rend visiblement pas compte qu’il va payer aussi cher — voire plus cher dans des boutiques qui n’ont plus de duty free que le nom — ce qu’il trouverait de toute façon sur place ou de retour chez lui.

Cela n’empêche pas la concentration insolente, un peu partout, de boutiques à la fois luxueuses et standardisées jusqu’au bout du bon sens. Je me souviens d’un passage à New Delhi, l’an dernier en pleine canicule, où une boutique d’hyper-luxe, justement, proposait, sans rire, une opération exceptionnelle sur… ses chapkas en fourrure garnies de diamants ! La semaine dernière à Roissy, à peine passé les contrôles, nous étions immédiatement entourés de tout le savoir-faire à la française (surtout international désormais) : Hermès, Dior, LVMH, Gucci… Dans le même esprit, pour nous restaurer en vitesse, nous avions le choix non pas entre un mais entre deux comptoirs de la maison Prunier, l’un en face de l’autre, où l’on nous proposait de déguster, juchés sur un tabouret, « l’incomparable saumon fumé Balik » ou, sans rire, un caviar à… 498 euros ! Il nous a fallu plus de dix minutes de marche, à l’autre bout du terminal, pour dénicher un simple sandwich, une simple salade… Car nos aéroports parisiens ne savent plus se distinguer que par cela : l’abondance et le luxe parfois indécent de leurs boutiques. Pour le reste, comme s’interroge souvent le commun des mortels, « que fait le gouvernement ? ».

Dans un ouvrage publié l’an dernier, vous-même prôniez, me semble-t-il, le retour d’un « État stratège » pour redonner à la France une stature et une ambition internationale. « Vaste programme » aurait dit Mon-général. Car vous n’y arriverez jamais. Vous ne changerez ni le monde, encore moins la France, définitivement non gouvernable et non réformable, encaustiquée dans son passé et engluée dans ses (mauvaises) habitudes.

Peut-être alors pourriez-vous humblement commencer par… votre travail : oublier un instant le consommateur, revaloriser un peu le voyageur et remettre globalement nos aéroports à niveau. Ce qui ne serait déjà pas si mal.

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