Assassiné, hier soir, lors d’une exposition d’art moderne par un policier turc chargé de sa protection, Andreï Karlov (Андрей Карлов) représentait la Russie auprès d’Ankara depuis 2013. Diplomate chevronné et apprécié par tous ceux qui l’ont côtoyé, c’est à lui que l’on doit la relative embellie des relations russo-turques suite à la crise diplomatique survenue en novembre 2015 après que l’aviation turque a abattu un jet militaire russe.

Le mobile terroriste est privilégié : après avoir ouvert le feu, l’assaillant de 22 ans aurait tenu un sermon plein d’allusions à l’implication russe dans le conflit syrien, concluant son discours par un tonitruant “Allahu Akbar !” Notons que ce courageux guerrier d’Allah a tiré dans le dos du diplomate sexagénaire, tel un chevalier !

C’est la première fois, depuis 1829, qu’un ambassadeur russe en exercice est victime d’un meurtre. Alexandre Griboïedov (Александр Грибоедов), diplomate et écrivain (au renom éclipsé par Pouchkine) avait alors été assassiné en Iran.

Il n’en fallait pas plus pour exciter les nervis intégristes et pseudo réacs désireux de “reprendre Constantinople”, qui saisissent au vol la moindre occasion de taper sur Erdoğan, devenu leur tête de… Turc. Ceux-là voient dans cet attentat la main du “sultan ottoman” dont “la sainte Russie chrétienne” devrait “anéantir l’empire définitivement” (termes lus sur Twitter).

Simple question de bon sens : en quoi ce meurtre peut-il profiter au président Erdoğan, à l’heure où un rapprochement russo-turc s’est difficilement concrétisé après des tensions qui ont fait peser sur le monde des dangers de nouvelle guerre froide ? C’est, au contraire, un camouflet qui fragilise tous ces efforts de coopération dans le conflit syrien et dans la lutte contre Daech.

Alors, cui bono ? À qui profite le crime ?

L’historien Mehmet Perinçek, ancien prisonnier politique peu susceptible de sympathie pro-Erdoğan, considère qu’il s’agit d’un attentat islamiste qui, sans avoir un lien direct avec ceux commis le même jour à Zurich et à Berlin, s’inscrit dans une même démarche de déstabilisation de la communauté internationale. Il n’écarte pas, non plus, la piste de la CIA, trop tôt cantonnée au rang des théories du complot. En effet, l’Oncle Sam aurait vu d’un mauvais œil le réchauffement des relations entre Moscou et Ankara opéré par feu M. Karlov, qui négociait également sur les sujets les plus sensibles avec le régime syrien et l’Iran en sa qualité d’ambassadeur plénipotentiaire. Sans souscrire à cette théorie, on constate indéniablement qu’au-delà de Karlov, c’est la Russie qui était visée.

Si ce meurtre avait pour but de miner les relations entre Moscou et Ankara, il semble que ce soit un échec. Les deux pays ont, en effet, réagi de manière intelligente en dénonçant la “provocation” de cet attentat et en se promettant mutuellement de maintenir des liens étroits. Voilà qui dément les analyses des plus excités qui comparaient cet assassinat à celui de François-Ferdinand, en 1914, à Sarajevo et prophétisaient une Troisième Guerre mondiale…

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