Et les gagnants sont… Des gagnants, lors de la grande kermesse de la place Vauban du dimanche 26 janvier ? Eh oui, mais les gros lots n’ont été distribués que le surlendemain. Histoire de créer le suspense. À quoi avaient-ils bien pu jouer, ces fameux gagnants anonymes ?

Ce ne sont pas les attractions qui ont manqué dimanche, savamment orchestrées, dès la nuit tombée, par des hommes cuirassés de bleu ou de noir. Il y avait un slalom géant avec passages obligatoires entre gendarmes mobiles et CRS. Plus loin, un jeu grandeur nature de « Où est Charlie ? », histoire de choper les gars arborant un bonnet rouge. Une pêche à la ligne – menu fretin garanti. Un chamboule-tout : une mineure, 2 points ; un étudiant ou un apprenti, 3 points ; une lycéenne ou un grand-père, 4 points. Une partie de balle aux prisonniers géante dont les buts, mobiles, étaient ici une rangée de boucliers, ailleurs des barrières de chantier. Ne manquaient que le train fantôme et la grande roue.

Des gagnants, il y en a eu à la pelle, dimanche soir. La préfecture de police, organisateur de cette fiesta surprise, le reconnaît : elle n’a pas mégoté. Elle a tiré au sort 262 élus pour une visite surprise de Paris by night, version T-shirt mouillé. Son et lumière, sirènes et projecteurs. Un enchaînement d’attractions diverses, de trois à vingt-quatre heures d’affilée. Gratuites. Souriez, vous êtes filmés !

Quant aux gros lots, les vrais gros lots, ils ont été en partie distribués mardi 27 au palais de justice de Paris, à la 23e chambre. Sept gagnants avaient été sélectionnés sur des critères assez fumeux – y compris pour le jet d’une cannette vide. Le casting était irréprochable : une minette, quelques étudiants, un apprenti, juste un peu émus par la solennité de la chose. Après 24 heures de garde à vue, vous pensez…

Comme au Tac-O-Tac, ces sept gagnants pouvaient gagner deux fois : au tirage et au grattage. Bingo ! Au tirage, reconnaissons-le, les lots étaient très inégaux : une annulation de procédure, par exemple, c’est un peu un billet perdant. Mais deux mois de prison avec sursis, ça crée la surprise… Soyons bons princes, il n’y eut pas d’inscription au casier judiciaire. Mais il n’est pas dit, jeunes gens, que le ticket suivant vous soit offert…

Quant au grattage… Les lots n’étaient pas offerts par le tribunal de grande instance, mais par la presse. Et pas n’importe laquelle, la « grande » presse, l’AFP, Le Nouvel Obs, Le Parisien, Europe 1… Cette presse si grande dame, si généreuse quand il s’agit du bien d’autrui, s’est surpassée, mardi soir, en inventant le CMU, le « casier » médiatique universel. Il ne lui aurait pas été difficile, pourtant, de faire comme à son habitude, de changer les prénoms – pratique usuelle quand il s’agit de ne pas « stigmatiser » certaines populations, quand Ahmed devient Vladimir et Fatou est rebaptisée Jessica ou Marine.

Sept jeunes gens et jeunes filles ont en effet vu leur nom, leur prénom, leur âge, leur qualité inscrits gratuitement dans le grand registre de la dénonciation médiatique. À l’encre permanente, celle des moteurs de recherche. Et vous voudriez que je vous les donne, les noms des gagnants ? Ne comptez pas sur moi pour démultiplier cette infamie ! Donner leur nom sur les blogs, les sites Internet, les réseaux sociaux, ce serait donner trop de grain à moudre à ces moteurs de recherche aux algorithmes dénués de toute empathie. En bon français, ce qu’a fait notre presse aux ordres, cela s’appelle de la délation, du mouchardage. C’est infect. Ce 28 janvier, elle a inventé le « casier » perpétuel, le casier sur Internet. Prochain épisode le 11 mars : sur les sept, deux jeunes garçons devront attendre cette date pour connaître leur chance, ou leur malchance. Cela s’appelle faire durer le suspense. La ficelle est un peu grosse.

Reste à donner à ces jeunes de belles références qui, les mois et les années aidant, feront oublier des citations qui pourraient les gêner aux entournures. Les jeunes gens et jeunes filles, interpellés au hasard dans la foule puis gardés à vue pour des motifs souvent bien minces, le méritent bien. Ils avaient osé défendre une certaine idée de la liberté. La leur, la nôtre.

PS : j’ai assisté à la plus grande partie des audiences, dont je vous invite à lire le compte rendu.

31 janvier 2014

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