Rouennais, l’étrange initiative de votre maire de déplacer la statue de Napoléon Ier a soulevé une vague nationale d’indignation et de polémiques, comme si nous manquions de sujets de division en cette période difficile que traverse le pays. Mais c’est vous, les premiers concernés, qui détenez la totale légitimité de trancher le litige.

L’affaire doit être examinée sous l’angle des conditions initiales d’installation de la statue. Un court rappel historique s’impose donc.

Le retour des cendres de Napoléon – dont nous célébrerons, en décembre prochain, le 180e anniversaire – est un événement, hélas, un peu négligé par les historiens, allez savoir pourquoi ! Il représente pourtant, dans notre « roman national », un moment sublime d’exceptionnelle communion nationale dans l’hommage unanime à l’Empereur. Attendu depuis longtemps, il était enfin de retour dans son pays, « au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ». Débordant d’enthousiasme, la nation tout entière fit une haie d’honneur à sa dépouille sur les rives de la Seine dans sa remontée du fleuve jusqu’à l’apothéose de Paris et des Invalides.

Par crainte des débordements d’enthousiasme populaire, le pouvoir avait décidé de ne marquer aucune halte d’honneur dans les ports traversés, ce qui avait particulièrement irrité la municipalité de Rouen. Cette frustration l’incita à redoubler de marques de vénération à son passage. Ali, le fidèle compagnon de déportation de Napoléon à Sainte-Hélène, en a été le témoin émerveillé, le 10 décembre 1840 : « Toute la population se presse sur les deux rives de la Seine. La Garde nationale, les troupes de ligne, à pied et à cheval sont en bataille rive droite, encadrant le clergé et les autorités […] Au sortir du fleuve se trouve un arc de triomphe […] Des trophées décorent le pont et les quais. Des milliers de voix font retentir l’air des cris de Vive l’Empereur, en même temps que les cloches sonnent à la volée, que les coups de canon résonnent et que les musiques font entendre leurs fanfares […] Des couronnes de fleurs pleuvent du haut du pont sur le navire impérial […] »

L’affection de Napoléon pour Rouen était connue de ses habitants. « Cette ville me donne des preuves d’attachement qui me touchent. Tout ici est consolant et beau à voir. » Quoi d’étonnant, alors que l’empêchement de ne pouvoir toucher à son passage le cercueil de l’Empereur ait irrésistiblement conduit les Rouennais de l’époque à la volonté de lui ériger une statue au seul endroit digne de lui : la place de l’hôtel de ville, cœur de leur cité, et nulle part ailleurs. Pour des raisons diverses, il a fallu du temps pour sa réalisation.

Rouennais d’aujourd’hui, on envisage de vous consulter à ce sujet. Je suis certain que vous ne serez pas les renégats de vos pères !

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