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Cinéma - Culture - Editoriaux - Religion - 20 février 2015

American Sniper, un film à risque ?

Début février, la polémique était lancée.

Le sénateur Yves Pozzo di Borgo affirmait dans une lettre à François Hollande que le dernier film de Clint Eastwood risquait, en France, de “contribuer à la stigmatisation des musulmans” après la série d’attentats que nous avons connue au mois de janvier. C’est pourquoi le sénateur UDI conseillait vivement au CNC et au ministère de la Culture de repousser la date de sortie d’American Sniper et d’interdire sa diffusion aux moins de 16 ans.

Le film étant sur les écrans depuis mercredi, il est temps de juger sur pièce le travail d’Eastwood et d’évaluer la pertinence de cette polémique.

Tiré de l’autobiographie de Chris Kyle, dans laquelle l’ancien tireur d’élite des Navy SEAL se vante d’avoir tué plus de 250 personnes au cours de la 3e guerre du Golfe, American Sniper peut d’emblée apparaître comme un film au goût douteux, du moins impudique…

Si l’auteur ne porte aucun regard particulier sur l’islam et les musulmans, le film n’en reste pas moins l’itinéraire sanglant d’un soldat américain au service de son pays que d’aucuns, outre-Atlantique, érigent complaisamment en héros. C’est là que se situe réellement la polémique ! La réflexion du film ayant trait, pour l’essentiel, à l’engagement patriotique de Kyle, la question de l’héroïsme se pose en toute logique.

Ce devoir militaire, reconnaît Eastwood, sa violence, conduisent certes à secouer quelques civils, mais jamais au nom de leur religion, et jamais outre mesure. Même si les civils en question sont susceptibles à tout moment de ramasser une arme et se muer en soldat, dans cette guérilla urbaine où l’ennemi peut être n’importe qui.

Les circonstances imposent de mettre les mains dans le cambouis, de se salir, forgeant ainsi le code du soldat pour qui le frère d’armes, en définitive, se substitue au frère de sang. Hélas, l’émotion fraternelle amène quelquefois à agir sur un coup de tête, à commettre des impairs, et à mettre les siens en péril… Une pierre dans le jardin de ceux qui défendraient mordicus l’idée selon laquelle, sans nuance, Eastwood considérerait Chris Kyle comme un modèle de vertu ! Car si l’on veut savoir précisément quel regard porte le réalisateur sur les soldats américains, on se reportera à cette réplique finale de Mémoires de nos pères (2006) : il y est dit que ceux-là ne sont pas des héros, mais simplement des camarades qui veillent les uns sur les autres.

Pour autant, reconnaissons-le, Eastwood est responsable de l’ambiguïté qui plane autour de son film ! Que l’on songe au support autobiographique originel ; à cette séquence ultra-stylisée (au ralenti) où Kyle abat un sniper à plusieurs centaines de mètres en faisant exhibition de ses compétences ; ainsi qu’à ce générique de fin prenant ouvertement des allures d’hommage !

La représentation des musulmans n’est pas le sujet d’Eastwood, pas plus que l’hagiographie de Kyle, mais le réalisateur éprouve une fascination certaine pour ces soldats qui, par sens du devoir, peuvent endosser sciemment la souffrance et s’effacer au nom d’une cause supérieure. Une démarche autodestructrice qui, tournée vers l’intérêt général, doit au minimum forcer le respect.

Si l’on s’en tient uniquement au fond de l’œuvre, il apparaît alors évident que la polémique lancée par le sénateur Pozzo di Borgo autour d’American Sniper et des musulmans n’a pas lieu d’être. Mais comme, en matière d’attentats, le risque zéro n’existe pas et que bon nombre de spectateurs n’y verront qu’un film sur la guerre en Irak avec “des Ricains qui tirent sur des Arabes”, il est permis par conséquent de s’inquiéter de l’effet produit auprès des musulmans de France les plus radicaux.

De là à soupçonner une requête purement électorale de la part de l’UDI…

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