Alice Gaudin, l’accident d’hélicoptères au Mali qui a fait 13 victimes (6 officiers, 6 sous-officiers et un caporal-chef) réveille pour vous et votre famille de douloureux souvenirs. En juin, 2011, vous avez perdu votre mari, Matthieu Gaudin, pilote dans l’Aviation légère de l'armée de terre (ALAT), dans des circonstances similaires en Afghanistan, alors que vous attendiez votre cinquième enfant. Les familles vont-elles être accompagnées et prises en charge ? Une attention particulière sera-t-elle portée aux enfants ? 

Chaque perte d’un de nos soldats ravive le souvenir de la perte de mon mari, bien évidemment. L’armée est une sorte de famille. L’institution est tristement bien rodée pour la prise en charge des familles endeuillées, et ce, depuis l’Afghanistan. Il y a des prises en charge à tous les niveaux, depuis les unités en régiment jusqu’à l’État avec la CABAT (cellules d’aide aux blessés de l’armée de terre), en passant par les associations. Certaines sont spontanées, immédiates, d’autres prennent le relais dans la durée. Ces aides se manifestent de différentes manières et en fonction de chaque famille. Elles peuvent être matérielles, psychologiques ou financières. Des liens très forts peuvent être parfois tissés parce que je pense qu’on s’accroche à ces mains tendues comme à des bouées de sauvetage en plein naufrage.

Personnellement, je continue de garder le contact et les enfants aussi, autant que possible.

De nombreux Français manifestent sur les réseaux sociaux leur tristesse et leur compassion pour les familles. Comment peuvent-ils montrer concrètement leur reconnaissance pour ceux qui ont servi jusqu’au sacrifice de leur vie et leur solidarité envers les familles ?

Treize soldats français morts pour la patrie, la France est sous le choc. Mais il n’y aurait qu’une seule vie perdue, son sacrifice n’en aurait pas moins de valeur et l’hommage rendu aussi grand !

Les soldats, leurs familles ont besoin de la reconnaissance de leurs pairs. Des rassemblements de recueillement vont être organisés dans leurs villes d’affectation, comme à Pau, devant l’hôtel de ville. Les Parisiens sont appelés depuis plusieurs années à se rassembler sur le pont Alexandre-III au passage du cortège funèbre. C’est poignant. C’est manifester leur solidarité aux familles et une belle manière d’honorer nos soldats.

Des courriers spontanés nous parviennent aussi et sont autant de manifestations de soutien précieuses.

Certains souhaitent faire un geste pour les familles et les enfants. Ils peuvent faire des dons à l’œuvre du Bleuet de France qui accompagne ceux qui restent. C’est cette petite fleur bleue symbolique dont on vient de fêter le centenaire et qui est épinglée à nos boutonnières au moment du 11 Novembre et du 8 Mai.

Récemment, un monument a été inauguré en l’honneur de nos soldats morts en opérations extérieures. Quel sentiment vous a inspiré cette cérémonie ? Plus globalement, jugez-vous que la « reconnaissance de la nation » a été à la hauteur ?

J’étais présente avec nos cinq enfants à la cérémonie d’inauguration du monument aux morts en opérations extérieures, le 11 novembre dernier. La maman de Matthieu était venue également, ainsi qu’une de ses sœurs accompagnée de ses enfants et de son mari. L’accès y a été tristement et maladroitement limité. C’était une très belle cérémonie, émouvante et solennelle. Le monument, à taille humaine, est une réussite. Nous l’attendions depuis huit ans, annoncé par le Président Sarkozy. Malheureusement, le projet n’était pas du goût des riverains et de la mairie du VIIe arrondissement de le laisser s’installer près des Invalides. Certains oublient que ce n’est pas qu’un monument historique offrant une belle perspective... Au cœur du square Djendi, dans le XVe arrondissement, terminus du métro Balard, vous ne venez pas le voir par hasard. C’est une vraie démarche d’hommage. Le Président Macron a voulu qu’il soit un des hauts lieux mémoriels, au même titre que Douaumont, et c’est une bonne chose. Il ne faut pas comparer les guerres et les théâtres entre eux. Chaque vie sacrifiée a un prix inestimable et doit être honorée à sa juste valeur.

Huit ans se sont écoulés. Comment allez-vous, aujourd’hui, et comment vont vos enfants ?

Aujourd’hui, les enfants ont bien grandi et vont plutôt bien. Leur père reste présent à nos côtés. Certains l’imitent sans le savoir ou, au contraire, pour entretenir la ressemblance. Les adolescents d’aujourd’hui l’idéalisent parfois et me donnent le mauvais rôle. Il leur manque, différemment, et en fonction de chacun, car les grands ont des souvenirs que les petits n’ont pas ou plus. Mais ils se les transmettent volontiers. Ils ne veulent pas être reconnus seulement comme orphelins mais acceptent volontiers de partager cette expérience si particulière avec les autres. Je crois qu’ils ont fait de cette fragilité une force.

Entretien réalisé par Gabrielle Cluzel

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26 novembre 2019 à 22:15

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