En 2009, vous avez publié aux Éditions Picollec un Dictionnaire des prénoms de plus de 500 pages. Que vous inspire la polémique suscitée par les récents propos d’Éric Zemmour au sujet du prénom porté d’ ?

Il n’est évidemment pas nécessaire d’être d’accord avec tout ce qu’écrit Éric Zemmour pour se sentir solidaire de lui dans la de haine dont il fait actuellement l’objet. Hapsatou Sy, dont j’ignorais jusqu’à présent l’existence, me paraît par ailleurs être une hystérique de premier ordre. Cela dit, je ne peux approuver qu’on dise à quelqu’un que son prénom est une « insulte à la France ». D’abord parce que nul n’est responsable du prénom qu’il porte, ensuite parce qu’en abordant le sujet de l’immigration par le biais des prénoms, on s’aventure sur un terrain glissant.

Pour reprocher à quelqu’un de ne pas porter un « prénom français », il faudrait déjà savoir ce qu’on entend par là. L’immense majorité des prénoms portés en France n’ont rien de spécifiquement français. La plupart ont leur équivalent dans les autres langues européennes (François, Franz, Frances, Francizek, Francesco, Francisco, etc.) et leur origine est des plus variées. Une grande partie sont d’origine germanique : Charles, Édouard, Robert, Renaud, Gilbert, Amélie, Mathilde, Thibaud, François, Éric, Rainier, Arnaud, Rodolphe, Raymond, Berthier, Gauthier, Ayméric, Ludovic, Adèle, Mathilde, Hugues, Guillaume, Thibaud, Didier, Thierry, etc. D’autres sont d’origine romaine : Camille, César, Adrien, Félix, Jules, Valère, Victor, Aurélie, Fabienne, Flore, Lélia, Marine, Sabine, Sylvie, Valérie, Virginie, etc. Quelques-uns sont d’origine celtique (Armelle, Tristan, Gaël, Brendan, Morgane, Brigitte, Tanguy, Arthur), d’autres d’origine basque (Xavier), russe (Boris, Nadine) ou autre. Corinne est d’origine grecque (korè « jeune fille »), tout comme Alexandre, Philippe ou Nicolas.

On peut, bien entendu, faire une distinction entre les prénoms d’origine européenne et les prénoms d’origine extra-européenne. Mais on se heurte, alors, au cas des prénoms d’origine biblique et hébraïque, à commencer par Marie (Myriam), Joseph, David, Simon, Jean, Jacques, Daniel, Madeleine, Gabrielle, Emmanuelle, Élizabeth (ou Isabelle), , Matthieu, Joël, Suzanne, Axelle, etc., qu’on ne peut en toute rigueur qualifier de « prénoms européens ».

Il n’en est pas moins vrai que le choix d’un prénom peut révéler une volonté d’assimilation. La preuve par Zemmour et Finkielkraut. Mais est-ce toujours le cas ?

Ce peut être le cas, mais pas toujours. À la différence des autres enfants issus de l’immigration, les petits Chinois nés en France portent presque toujours des prénoms français, à la fois par souci d’intégration et pour ne pas compliquer la vie des instituteurs peu familiers des sons chinois. D’autres préfèrent des prénoms « d’origine ». En soi, cela ne me choque pas car, n’étant pas jacobin, je ne fais pas de l’intégration un synonyme d’assimilation. Se solidariser du destin français n’implique pas nécessairement d’oublier ou de renier ses origines. Éric Zemmour rappelle lui-même constamment les siennes. Et pas plus que Finkielkraut sa passion pour la France ne l’a conduit à changer de nom (ce que je serais bien le dernier à lui reprocher).

Il y a, enfin, les prénoms régionaux, dont l’usage est aujourd’hui de plus en plus fréquent, alors qu’ils ont été bannis par la loi durant des décennies. J’ai des amis qui ont appelé leurs enfants Lydéric, Erwan, Halvard, Sigrid, Ursula, Baldwin, Wolfram, Edern, Goulwen, Maelig, Jaume, Azalaïs, Bertómieu… Je peux vous certifier que ce n’était pas par désir de se retrancher de la communauté nationale !

Il ne faut pas oublier non plus que les fréquences d’attribution des prénoms ont toujours dépendu d’une foule de facteurs différents. Depuis que la loi a rendu possible l’octroi, à un enfant, d’à peu près n’importe quel prénom, la mode des prénoms issus des téléfilms américains n’a cessé de déferler. J’avoue avoir beaucoup plus de mal à supporter les Kevin, Elliott, Shanon, Jennifer, Sue Ellen, Dilane, Nelson, Jessica, Cindy, Wendy, Brandon et autres Donovan que les Karim, les Otmane ou les Djamila.

Dans le monde chrétien, la tradition veut que le converti opte pour un nom de baptême et qu’un cardinal, une fois devenu pape, change lui aussi de prénom. Qu’est-ce que le prénom dit de nous et de notre ?

Le moine ou la religieuse, lorsqu’ils prononcent leurs vœux, changent également de nom. L’Église n’exige d’ailleurs pas qu’un enfant soit baptisé sous le prénom déclaré à l’état civil. Le prénom étant un bien symbolique, son choix n’est jamais anodin (ou, du moins, ne devrait pas l’être). Chez de nombreux peuples, le seul « nom » est le prénom. On spécifie : untel fils de untel. En Islande, encore aujourd’hui, le nom de famille change à chaque génération, puisqu’il est formé à partir du prénom du père, suivi de –son pour les garçons et de –dottir pour les filles : Indridásson, Tomásdottir, etc. En hébreu, le mot « prénom » n’existe pas : on parle seulement de « nom individuel » (chem prati) par opposition au nom de famille (chem michpah’a). Ailleurs, la tradition voulait qu’on donne aux enfants des prénoms d’ancêtres ou de parents proches. Comme beaucoup d’autres choses, elle tend à disparaître aujourd’hui, ce que je regrette.

C’est avec le christianisme que le système latin a été abandonné et que seul a été reconnu le nom de baptême. Commence alors à se répandre, en liaison avec le culte des saints, l’habitude de donner aux enfants des noms pris en dehors de la parenté biologique. À partir de la fin du Xe siècle, le nombre des prénoms avait considérablement décru, rendant nécessaire l’usage de surnoms ou de sobriquets qui donneront ensuite naissance aux noms de famille. C’est le début de l’anthroponymie moderne.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

26 septembre 2018

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