Accueil Editoriaux Affaire Muller : victoire de la justice ou triomphe d’Acquitator ?
Editoriaux - Justice - Médias - Table - 1 novembre 2013

Affaire Muller : victoire de la justice ou triomphe d’Acquitator ?

Le 31 octobre au matin, j’aurais parié sur l’acquittement, le soir, de l’accusé Jean-Louis Muller jugé par la cour d’assises de Meurthe-et-Moselle pour le meurtre, en 1999, de son épouse, qu’il aurait maquillé en suicide.

En 2008 et 2010, il a été condamné par deux cours d’assises différentes à vingt années de réclusion criminelle. Mais dans la soirée du 31, son acquittement a été prononcé et on a pu le voir en larmes embrasser ses enfants au côté de Me Éric Dupond-Moretti (EDM), son avocat à nouveau victorieux à la suite d’un combat judiciaire.

Il serait trop facile de faire preuve d’une clairvoyance rétrospective en considérant que le doute étant équitablement partagé entre le meurtre imputé et le suicide allégué, pour une tragédie datant en plus de quatorze ans, l’acquittement devait venir comme une évidence consacrer cette incertitude. On sait bien que cette dernière n’a pas toujours été considérée comme il convenait et, par ailleurs, le surgissement impérieux du doute, du suspense, ne naît pas de rien, mais de l’action intelligente et décisive de l’avocat.

La défense a également échappé au risque d’encourir le reproche d’une manipulation puisque, selon tous les médias, l’accusé s’était métamorphosé et que ce changement – de l’irascibilité au calme, du caractériel au maître de soi – ne pouvait avoir été inspiré que par l’avocat. On a constaté la conséquence bénéfique, pas la manœuvre.

Je suis persuadé aussi que, paradoxalement – et EDM a dû formidablement exploiter ce registre –, le fait de deux condamnations antérieures par deux jurys populaires, loin de constituer une incitation à une troisième sanction, a pu, au contraire, représenter pour ce nouveau jury nancéien une tentation de transgression. On va se distinguer et on ne fera pas comme les précédents !

Mais c’est oublier l’essentiel, la force capitale, la vigueur en action : Me Dupond-Moretti lui-même. Pas une victoire de la défense mais de la justice contre l’injustice, a-t-il déclaré. C’est beau mais faux. C’est lui seul qui a donné envie à la cour d’assises de lui donner raison (RTL).

Je n’avais aucun mal à l’imaginer, puissant, omniprésent, dominateur, épuisant pour les adversaires. Je l’entendais presque fermer la bouche du ministère public avant que celui-ci l’ait ouverte, je le voyais bousculer, rudoyer, répliquer, convaincre, détruire et construire, peu à peu, dans la tête des jurés, la possibilité, la plausibilité, la certitude d’une double erreur de jugement avant que la cour d’assises de Nancy soit saisie. La leur, la seule bonne, celle qui ne se trompera pas. Je l’observais, tendu vers l’issue et concentré sur l’admission d’une innocence puisque son client, derrière lui, lui avait déclaré qu’il l’était. Cela suffisait pour qu’il mette tout son être et sa conviction dans la balance.

Songeant à cet acquittement qui allait advenir, à cette inégalité des talents, à cette fabuleuse intelligence du procès et à cet art de la plaidoirie – velours et acier mêlés –, je comprenais comme je n’aurais pas été capable d’être un avocat sans hésitation, sans doute, sans incertitude ; je me serais laissé envahir par des ombres dangereuses, des suspicions abusives qui m’auraient détourné de l’accusé pour me faire glisser subtilement de l’autre côté. La complexité de la vie, l’ambiguïté des choses et des êtres ne m’auraient pas déserté au prétexte qu’un camp m’avait choisi et qu’il convenait que je simplifie, j’épure en répudiant les nuances, les détours et les contradictions de la vérité.

Probablement, parce que j’étais sujet à la même inaptitude au sommaire et au schématisme, aux assises de Paris j’ai facilité des acquittements, que je n’avais pas requis, parce qu’à partir du moment où l’esprit et le cœur se donnent le droit et la liberté de s’aventurer hors des sentiers battus, on a déjà un peu perdu, on a déjà payé une dîme légère au contradicteur.

L’acquittement de Jean-Louis Muller n’a pas été une surprise mais il m’a convaincu d’une adhésion et d’une réserve.

J’admire les très grands avocats pénalistes mais je ne les envie pas.

Extrait de Pour une fois deux sans trois, acquittement à Nancy.

À lire aussi

Le laxisme judiciaire survit au corona !

Si l'épidémie a été une épreuve pour tous et une tragédie pour ceux qui ont perdu beaucoup…