Editoriaux - Fiction - Histoire - Société - Table - 18 mars 2016

Affaire Édouard Louis : quand un personnage poursuit son auteur

Premier acte, scène 1 : un soir de demi-brume et de mélancolie, à Paris, Édouard Louis, qui se sent un peu seul et entend ne pas le rester, est accosté place de la République par un avenant jeune homme qui répond dans un premier temps à ses avances et dans un second au prénom de Reda.

Scène 2 : (l’appartement d’Édouard Louis). Tout se passe d’abord comme prévu, pour la plus grande satisfaction des deux partenaires. Mais voici, au moment où ils vont se séparer, qu’Édouard s’aperçoit que Reda lui a subtilisé son téléphone portable et quelque menue monnaie. Protestation, querelle, dispute, bagarre. L’ami de passage, qui se conduit décidément en faux ami, tente d’étrangler son hôte, puis le viole sous la menace d’une arme au demeurant factice, et s’éclipse…

Scène 3 : (au commissariat de police). En d’autres temps, la victime aurait à coup sûr ravalé sa honte et sa déconvenue. Mais les temps ont changé. Édouard Louis a donc le courage de porter plainte contre son agresseur pour vol avec violence et tentative d’homicide.

Acte II : Édouard Louis décide de tirer un livre de sa mésaventure. Édouard Louis est ce jeune et brillant normalien, désormais bien connu dans le milieu (littéraire), qui faisait il y a trois ans de fracassants débuts dans l’édition avec En finir avec Eddy Bellegueule. Dans ce livre, présenté comme un roman, mais qui relevait de son propre aveu du genre à la mode de l’autofiction, l’auteur, aisément reconnaissable sous l’alias flatteur et le masque transparent de Bellegueule, racontait son enfance et son adolescence difficiles, quelque part dans le Nord (je veux dire dans les Hauts-de-France), de jeune prodige incompris par sa famille et son entourage, tant pour ses orientations sexuelles que pour ses éclatants succès scolaires.

Acte III : Histoire de la violence sort en librairie, début janvier. Édouard Louis y retrace en gros et en détail la soirée animée qu’il a vécue avec, tout contre, et finalement contre Reda. Loin d’accabler ce dernier, il impute la responsabilité de son comportement à la colonisation et, donc, au statut de son agresseur, fils d’immigrés, mal intégré à notre société, victime plus que coupable, etc.

Quelques jours après la parution du « roman » d’Édouard Louis, un certain Riad B., trente ans, en situation irrégulière, déjà plusieurs fois condamné, est interpellé et identifié sur la base des constatations et des prélèvements d’ADN opérés chez Édouard Louis avec « Reda ». Il est, bien entendu, remis en liberté, dans l’attente de son jugement.

Mi-février, les avocats de Riadh, alias « Reda », dont le nom véritable et la nationalité réelle font l’objet de recherches, assignent Édouard Louis et les Éditions du Seuil pour “atteinte à la vie privée et à la présomption d’innocence”. L’agresseur avéré, mais innocent présumé, comme il se doit, qui s’est reconnu dans le « roman » de M. Bellegueule, estime que celui-ci nuit à son image et à sa réputation, et que le préjudice qu’il en a subi ne vaut pas moins de cinquante mille euros et l’insertion d’un communiqué réparateur dans les prochaines éditions du livre. Dame, quand on a la chance de s’être fait un micheton plein aux as, pourquoi se priverait-on de le rançonner ?

À suivre, aussi bien sur le terrain judiciaire que dans l’actualité éditoriale, car il serait bien surprenant qu’Édouard Louis, en digne émule de Christine Angot, ne tire pas au moins un nouveau roman des péripéties à venir. Finalement, serait-il si choquant qu’il partage ses droits d’auteur avec son personnage ?

Au fait, il est un vieil adage, ou plutôt un principe formel et très ancien, que les professeurs de droit enseignaient et serinaient traditionnellement à l’intention de leurs étudiants de première année : “Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude.”

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