Entre hygiénisme moralisateur et responsabilité, comment l’Église traverse-t-elle la pandémie ? Le point de vue de l’abbé Alexis Garnier, aumônier du Pèlerinage de Chartres, qui invite à aller de l’avant, avec confiance et prudence.

Depuis le début de la pandémie et le confinement, l’Église se trouve fortement impactée par les nouvelles mesures sanitaires. Du côté des évêques, des paroisses comme des fidèles, on voit coexister deux approches : une prise en compte responsable des mesures sans entamer le culte, ou un zèle que les autorités n’oseraient même pas réclamer. Quelle est, selon vous, la juste attitude ?

C’est la première approche ! Toute autorité doit éduquer à la responsabilité, exercice droit de la liberté en vue du bien. Cela vaut a fortiori pour l’autorité de l’Église. Honneur aux évêques qui ont pris ce parti. Ils concilient le théocentrisme (Dieu présent et agissant est au centre du culte) avec le bien commun de la santé publique (masque, solution hydroalcoolique, distances). Ainsi, on ne donne pas prétexte pour refermer les portes des églises et des messes. Malheureusement, il y a aussi un zèle indiscret qui tend à renverser l’ordre des choses. Alors, on ne sait plus très bien « devant quoi s’agenouiller », Dieu ou la santé publique devenue une idole menaçante ? Ici, l’obéissance filiale tourne à l’infantilisation apeurée. C’est triste de voir entrer dans la maison de Dieu un hygiénisme moralisateur, des mots d’ordre comminatoires et culpabilisants. Cela laisse perplexes bien des prêtres et des fidèles. Et je ne parle pas du risque de tensions, de blessures et de divisions… Cela dépasse, d’ailleurs, les communautés de fidèles attachés à la « messe en latin ».

Après avoir été invités à plonger la main dans leur portefeuille à la quête, puis à tendre la main à leur voisin lors du « geste de paix », certains catholiques s’étonnent de se voir refuser la communion dans la bouche au nom du respect des mesures et de la charité. N’y a-t-il pas là une contradiction ?

Soutenir l’Église selon son possible demeure une juste obligation pour les fidèles. La quête sert aux nécessités matérielles, à l’entretien des bâtiments, à la vie des ministres et personnels de l’Église. C’est un échange : « je reçois de l’Église les biens spirituels, je participe aux biens temporels nécessaires à sa mission ».
Les gestes de paix prévus (dans la forme ordinaire du rite romain) sont, à ma connaissance, toujours suspendus par les consignes de la Conférence des évêques de France. Là encore, c’est une question de responsabilité et de prudence.
Venons-en à la communion. Très factuellement, a-t-on identifié un cluster dans un lieu où la communion est donnée et reçue sur la langue ? Peut-on réfléchir à cette question en dehors du « syndrome de Mulhouse », consciencieusement fabriqué par les médias ? (Référence au rassemblement évangélique identifié comme cluster. C’est devenu le « mot magique » pour suspendre puis ensuite restreindre l’exercice du culte.) A-t-on étudié et comparé scientifiquement les risques respectifs des deux modes de communion, comme ce fut le cas aux États-Unis ? Là encore, le maintien de la communion sur la langue avec les précautions sanitaires convenables doit être examiné non dans la peur mais avec prudence. C’est encore aujourd’hui la règle générale dans l’Église. C’est un droit que les fidèles peuvent exprimer clairement et respectueusement auprès de leurs pasteurs légitimes. Garantir ce droit des fidèles est une belle forme de courage et de paternité spirituelle, je pense.

Est-il raisonnable d’encourager les fidèles à renoncer à leurs pratiques habituelles de communion au nom de la lutte contre la pandémie ?

Vous touchez un point sensible. Le cardinal Sarah a parlé clairement sur les enjeux et le sens profond de la communion sur la langue, dans le sillage de Benoît XVI. Ce n’est pas une crispation, une attitude infantile, psychorigide ou contestataire. Ce n’est pas irresponsable, puisque cela peut se faire avec des précautions raisonnables. Mais je crains que ce sujet ne soit devenu un point de tension plus que de réflexion sereine. Pourquoi être ironique, sec, expéditif envers les prêtres et les fidèles qui expriment ainsi adéquatement l’adoration, le respect, la précaution envers Jésus Hostie ? J’ai visité en toute légalité de nombreux malades en hôpital, donné des sacrements, y compris la communion sur la langue. J’ai pris et accepté toutes les consignes sanitaires et médicales demandées. Il n’en est pas résulté de contamination, de circulation du virus, pour moi ou les personnes que je croisais. Il doit être possible de servir en même temps la foi eucharistique et l’unité de l’Église. Allons de l’avant dans ce sens, avec prudence et confiance. L’Eucharistie, c’est le Seigneur !

Entretien réalisé par Iris Bridier