À sons de Trump

Soit un promoteur immobilier presque septuagénaire et toujours milliardaire, bien que plusieurs fois failli. Le teint invraisemblablement orangé, une improbable mèche de cheveux perpétuellement peroxydés qui lui dessine un front bas. L’homme étale avec une ostentation de nouveau riche sa réussite matérialisée, entre autres, par l’exceptionnel mauvais goût de sa résidence principale, ce modeste appartement de trois mille mètres carrés, tout en haut de la tour à laquelle il a donné son nom, au cœur de Manhattan. Physiquement bizarre. Moralement puant. Mal embouché. La vulgarité même dans la vie, la grossièreté incarnée dans le débat. Aucune conviction – passé d’un parti à l’autre et de l’autre au précédent, en fonction de ses intérêts du moment. Aucune expérience politique, aucune conviction arrêtée. La certitude, en revanche, qu’avec l’argent, on peut tout se permettre et tout s’offrir : les femmes, les hommes, le pouvoir. En campagne, il ne s’embarrasse pas de nuances, de circonvolutions, encore moins de délicatesse. Prompt à l’injure, le vocabulaire volontairement limité, les idées courtes et simples, ce n’est pas à la raison qu’il s’adresse, mais aux passions, et de préférence les plus basses… Il multiplie sans vergogne les promesses les plus chimériques, les menaces les plus irresponsables, les blagues grivoises, les attaques ad hominem. Il ramène tout (les hommes, les choses, la politique) à leur plus bas niveau.

Sur ces bases, direz-vous, un tel personnage ne saurait aller bien loin. Eh bien, détrompez-vous. Déjouant toutes les prévisions, toutes les analyses, gagnant les foules à sa cause et même à sa personne, mettant les râleurs et les rieurs de son côté, indifférent aux sarcasmes, insensible aux critiques, frayant son chemin avec la puissance d’un bulldozer et la ténacité d’un troupeau de buffles, passé en quelques mois du statut de comique troupier à celui d’outsider et, désormais, à celui de favori, Donald Trump, volant d’État en État et de victoire en victoire, après avoir remporté dix élections primaires, semble déjà assuré d’être, malgré l’état-major du parti, le futur candidat des républicains à la présidence des États-Unis, donc l’un des deux postulants qui se disputeront, en novembre, la direction du pays qui est encore, qu’on le veuille ou non, la première puissance du monde et, qui sait, mais nous n’en sommes pas encore là, le futur locataire de la Maison-Blanche.

Car ceci ne se passe pas dans quelque république bananière de l’Amérique centrale ou de l’Afrique subsahélienne, mais dans un pays qui, rompu depuis plus de deux siècles et demi à l’exercice de la démocratie, n’a jamais ni roulé dans l’anarchie ni versé dans la dictature. Les électeurs nord-américains seraient-ils soudain devenus fous ? Seraient-ils assez jobards, crédules et stupides pour se laisser prendre comme des gogos par un joueur de bonneteau au bagout d’un bateleur, aux outrances d’un démagogue, aux grosses ficelles d’un charlatan ?

Les choses n’en sont pas là, et l’explication est ailleurs. Ce que traduisent les succès déjà acquis, ce que dessinent en creux les éventuels succès à venir de M. Trump, ce sont les colères, les peurs et les rejets de dizaines de millions de pauvres gens, de braves gens, ce sont les fautes, les échecs, les déconvenues qu’ils imputent à leurs classes dirigeantes. Les votes en faveur de Donald Trump (et, dans une large mesure, à l’autre bout de l’échiquier, de Bernie Sanders) trouvent leur origine dans la colère que suscitent les inégalités sociales, les bas salaires, la crainte de nouvelles crises dans une société dominée par les banques, les multinationales, la finance, le déclassement des classes populaires et des classes moyennes à l’intérieur d’un pays lui-même déclassé dans le monde. Longtemps si sûre d’elle-même et de son destin de nation élue, l’Amérique a peur de l’expansion exponentielle, dans tous les domaines, de la Chine et des pays émergents, peur du terrorisme, peur du flux d’une immigration sans contrôle, peur de l’effacement, peur du déclin… Et puis, il y a enfin ce rejet massif, par l’Amérique profonde, des partis traditionnels, des clans, des dynasties, de l’establishment, des médias, de la côte Est, de toutes les bulles et de toutes les billevesées de la bien-pensance, de la mondanité, de la repentance, de la discrimination positive, de la décadence… Les résultats des dernières primaires sont moins un plébiscite de M. Trump ou de M. Sanders qu’un désaveu des Bush, des Obama, voire des Clinton, la recherche désespérée d’une autre voie, d’une autre direction, d’une nouvelle alternance.

On les a essayés, on les connaît, on n’en veut plus. N’importe qui, sauf eux… C’est un refrain que nous entendons bien souvent nous-mêmes de ce côté de l’Atlantique. La chance de Donald Trump, c’est d’avoir surgi et de s’être trouvé au bon endroit, au bon moment. Que ce soit une chance pour les États-Unis, c’est une autre histoire.

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