Très Saint Père,

Ainsi, vous avez tranché. Quand les uns vous poussaient à un petit pas en avant et les autres à un petit pas en arrière, vous avez choisi, en conscience, de faire un grand pas de côté.

La dignité de ce geste inouï (je pourrais aussi bien dire son « humanité », tant il me semble « inhumain », dans tous les sens du terme, d’être pape…) ne suffira probablement pas à masquer la crise profonde que traverse l’Église.

La plupart des commentateurs ont salué la manière. Certains se sont sentis obligés de souligner que vous resteriez probablement moins dans l’histoire du siècle et de l’Église pour être entré en pontificat que pour en être sorti. Quelques-uns, enfin, n’ont pu s’empêcher d’y voir une nouvelle « fausse note » au sein de la mécanique parfaitement huilée d’un institution millénaire, une dernière fois prise en défaut et par surprise à travers un scoop… en latin ! C’était le premier depuis des siècles… C’était surtout un ultime pied de nez à cette « modernité à tout prix » qui vous semble, au fond — et pourquoi pas d’ailleurs —, tellement étrangère.

Fausse note, vraiment ? Ce 11 février, jour de votre renoncement, une image ancienne, un « flash » me sont revenus à l’esprit. J’étais quelque part en Pologne, au début des années 80, avec un ami, près d’un monastère perdu et un peu irréel, sur les bords de la Vistule. Au milieu de liturgies toutes plus sublimes les unes que les autres qui montaient ce jour-là du brouillard, il me semblait pourtant discerner quelque chose de gênant, de dissonant, puis de carrément insupportable au fur et à mesure que nous nous rapprochions des murs du monastère. Aucun doute : tous les moines chantaient merveilleusement juste, sauf un qui chantait… atrocement faux ! Mon ami m’avait alors expliqué que c’était volontaire. Que les moines en question chantaient faux à tour de rôle… pour ne pas se laisser griser par la perfection ! « Après tout, s’amusait-il, seul Dieu a droit à la perfection. Ce ne serait que vanité humaine de vouloir s’en approcher. »

Des années plus tard, je me suis amusé à mon tour en découvrant, un peu par hasard je dois vous l’avouer, un discours que vous aviez vous-même prononcé à , en 2008, au cloître des Bernardins. À propos de cette même question de la musique sacrée, vous citiez de nombreux penseurs, philosophes et théologiens. Tous jugeaient au contraire « que la culture du chant est une culture de l’être et que les moines, par leurs prières et par leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté » et que le mauvais chant des moines n’était donc en rien « un incident secondaire ». Ainsi, pour Saint Augustin, chanter faux était ni plus ni moins choir dans la regio dissimilitudinis, cette « zone de dissimilitude » dans laquelle l’homme, écriviez-vous encore, « devient non seulement dissemblable à Dieu, mais aussi à sa véritable nature d’homme ».

Au fond, qui avait raison ? Lequel était dans le vrai ? Celui qui avait l’humilité de chanter faux ou celui qui avait la prétention de chanter juste ? La vie n’était-elle rien d’autre qu’un aller-retour obstinant et épuisant entre les deux ? Entre perfection et imperfection ? Entre inspirations divines et aspirations terrestres ?

Cette question n’a jamais cessé de me hanter. Car la « dissimilitude » est partout. Elle nous menace tous. Aussi bien ceux qui, comme vous, se sont installés au cœur de l’Église au point de l’incarner, que ceux qui, comme moi, se sont arrêtés sur son parvis. Hésitant. Ne sachant plus — l’expression prend aujourd’hui tout son sens… — « à quel Saint se vouer ».

Après tout, je suis comme la plupart des Français, d’abord chrétiens par culture et par habitude, qui n’entrent plus dans une église que pour un enterrement ou pour un mariage, qui prient surtout pour implorer et rarement pour remercier. Ce qui ne m’empêche pas, lorsqu’on me demande « Crois-tu en Dieu ? » de répondre sans hésiter : « Non. Mais il me semble que Lui croit en moi… »

Alors, ce 11 février, le pape que vous étiez encore est (re)devenu, à mes yeux, plus humain qu’il ne l’avait jamais été. À l’heure du renoncement, dois-je vous dire combien je me suis senti proche de vous ? À l’homme qui a souffert d’accepter une charge, je me suis en effet surpris à préférer, et de loin, celui qui a souffert d’y renoncer. Peut-être, tout simplement, parce qu’à cet instant précis, je me suis reconnu à la fois dans votre force et dans votre fragilité. Vous étiez soudain, comme moi, « celui qui doute ». Votre foi n’était plus une évidence mais une interrogation. Moins une doctrine qu’une quête. Moins une « foi de confort » qu’une « foi de combat », au plus beau sens du terme.

Merci, mille fois merci pour ce chemin d’humilité et d’exigence.

Le 28 février, vous reprendrez donc à nouveau la route. Seul. Immobile. Comme tous ceux qui, derrière le provisoire, ne peuvent faire autrement que s’en tenir au définitif. Dans la grande force des petites déviances. Quaerere Deum. Chercher Dieu. Et peu importe ce que le monde en pense…

Pour l’instant, j’entends surtout le brouhaha de ces milliers, de ces millions de voix qui s’élèvent un peu partout. Mais dans le grand concert du tonitruant et du violent, du spectaculaire et de l’inutile, dans la vulgarité infinie de l’époque et de l’actualité, c’est le monde, désormais, qui sonne faux. Et vous qui chantez juste.

Prenez soin de vous.

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