Zemmourophobie galopante

Alors que, par crainte d’en faire trop peu, on en fait peut-être un peu trop à propos de la fièvre d’Ebola, comme ce fut déjà le cas pour la grippe aviaire, il serait irresponsable de ne pas mettre en garde le public contre l’apparition et le développement spectaculaire d’une épidémie qui frappe essentiellement les milieux politiques et journalistiques, qui s’y répand comme une traînée de poudre, et contre laquelle il n’existe à ce jour ni vaccin ni sérum efficaces. Il s’agit bien sûr de la zemmourophobie, maladie manifestement contagieuse, maladie grave, bien qu’à ce jour, Dieu merci, aucun cas létal n’ait encore été constaté.

Le mal, qui s’est déclaré la semaine passée, au lendemain de la parution du dernier ouvrage d’Éric Zemmour, Le Suicide français, a frappé la plupart de nos médias, qui lui offraient, il est vrai, un terrain particulièrement favorable. La durée d’incubation, comme on voit, est très courte. De là, il a gagné le milieu universitaire, et notamment les spécialistes – ou supposés tels – de l’histoire contemporaine, puis le monde du spectacle et la classe politique. S’étendant même au-delà des frontières de la gauche, il est en passe de contaminer tout ce qui se veut sociologiquement ou moralement correct. Il n’y a plus guère d’article, d’émission, d’interview, de show qui ne comporte au détour d’un paragraphe, d’un dialogue, d’une phrase, d’un sketch, un jugement lapidaire, réprobateur, méprisant ou insultant pour l’auteur du livre incriminé. Par un curieux paradoxe, cette contre-publicité a d’ailleurs fait s’envoler les ventes du Suicide français, dont les innombrables acheteurs semblent immunisés contre la contagion. Il y aura là un sujet de réflexion et d’étude pour les chercheurs.

Les symptômes de la zemmourophobie sont aisément reconnaissables. Au seul prononcé du nom de Zemmour, à la seule évocation de ses idées, et bien sûr à la lecture d’un échantillon soigneusement choisi de son œuvre, le malade est pris de tremblements puis de transes et sécrète un flot abondant d’encre, de bave et de fiel. Ces signes ne sont pas sans rappeler ceux de la rage, et l’on souhaite qu’un nouveau Pasteur, que couronnera assurément un prix Nobel de médecine mentale, en trouve les remèdes. D’ores et déjà, il semble que le virus soit une forme mutante et particulièrement active de celui qui avait déjà sévi il y a trois ans lorsque, affolé par la présence dans quelques émissions de radio ou de télévision de deux ou trois intervenants politiquement incorrects, tels qu’Élisabeth Lévy, Ivan Rioufol, Robert Ménard et (déjà) Éric Zemmour, le petit monde de la pensée unique, pris d’un accès de fièvre chaude, avait pointé du doigt les infréquentables, demandé et bien sûr obtenu leur mise à l’écart.

Toutes les assertions, toutes les opinions avancées par Zemmour ne sont pas parole d’Évangile. Beaucoup sont même discutables – je veux dire qu’elles valent la peine d’être discutées. Mais pas travesties, mais pas déformées, mais pas repoussées du pied, mais pas rejetées sans que celui qui les exprime avec talent, qui les assume crânement et qui parfois les exagère par une propension naturelle aux polémiques, puisse se faire entendre.

Seulement voilà. Une certaine intelligentsia qui détient encore, qui détient toujours les leviers du pouvoir médiatique, qui s’y accroche avec d’autant plus de férocité qu’elle craint davantage qu’ils lui échappent, refuse le débat et pratique contre Zemmour le même ostracisme qui lui a si bien réussi contre le Front national. On invente contre lui des chefs d’accusation étranges et inédits : il serait « vichysso-gaulliste » (sic), « ouvriéro-droitier » (re-sic). On pratique jusqu’à la nausée l’habituelle reductio ad Hitlerum. Quand Éric Zemmour rappelle que le gouvernement du maréchal Pétain, certes réactionnaire, certes antisémite, a discriminé les juifs, a persécuté les juifs, a livré les juifs étrangers aux nazis, mais n’était pas pour autant génocidaire, mais n’a en aucune manière participé à l’extermination mais n’a pas, pendant les quatre années qu’a duré l’Occupation, traqué les juifs comme cela s’est passé dans d’autres pays d’Europe, le voilà, bien que juif lui-même, assimilé à Darquier de Pellepoix et amalgamé à Faurisson, négationniste. Le voilà condamné par l’irremplaçable Paxton, l’historien américain de la période, qui sait tout et ne comprend rien…

Nous vivons une étrange époque et une étrange démocratie où toutes les opinions sont permises à l’exception de toutes celles qui n’ont pas droit de cité, où l’on prétend défendre le pluralisme mais où l’on proscrit le débat, où l’idée que puissent s’exprimer d’autres idées que les idées dominantes est bannie, où l’idée qu’elles aient du succès est insupportable à ceux qui n’en ont pas, où la Ligue des droits de l’homme qui fut fondée pour défendre un innocent passe son temps et déploie son énergie à poursuivre la liberté d’expression et à demander des amendes et des condamnations contre ceux dont elle ne partage pas les choix politiques, sociaux ou moraux, où il est permis et même recommandé d’interdire.

La tolérance, disait Claudel, il y a des maisons pour ça. Dans la société qu’on nous a faite, il y a des prisons pour ça.

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