La grande misère de notre armée


Ancien président du Comité économique de l’OTAN chargé d’évaluer les ressources consacrées à la sécurité et à la défense des différents pays de l’Alliance Atlantique, il dirige aujourd’hui l’Institut de géopolitique des populations

 

De même que le visage, dit-on, est le reflet de l’âme, l’armée est celui de la nation. Or, si la nation n’est plus grand-chose, l’armée ne l’est pas non plus. Dès lors, l’armée française, qui est pourtant un des derniers refuges des valeurs fondamentales de la nation, ne serait-elle pas, avant tout, victime de la dégradation de notre société ?

Pourtant, il ne faut pas se résigner et dénoncer haut et fort, tant qu’il est encore temps, la grande misère de nos armées. Disons-le de suite, la France ne dépense pas assez pour son armée ; du moins au regard des intentions et des ambitions affichées. À titre d’exemple, le budget des armées représente moins de 10 % de celui des États-Unis, à peu près autant que celui du Japon, guère plus que celui d’une « grande puissance » comme l’Arabie saoudite.

L’armée française est certes, et dans une certaine mesure, victime de la « crise ». Elle est ainsi devenue, au fil des années, la variable résiduelle d’ajustements budgétaires, celle qu’on taille et retaille dans l’espoir, au demeurant toujours déçu, de parvenir à l’équilibre budgétaire. Mais les 23.500 postes supprimés dans l’armée sont plus que compensés par la création, parfaitement démagogique, de 60.000 postes d’enseignants, déjà en surnombre. Car la voix de la grande muette est bien faible en regard des vociférations qui accueillent toute mesure portant atteinte à l’obésité d’autres secteurs de notre société d’abondance.

Cela dit, la loi de programmation militaire de cinq ans (LPM) qui devra couvrir la période 2014/2019 a quand même été accueillie par une vive désapprobation de la part des meilleurs observateurs militaires. Cela se comprend. Car elle poursuit le processus de compression du budget de nos forces armées, déjà largement amorcé sous Nicolas Sarkozy. Tout cela est connu. Mais il faut quand même le rappeler à une opinion qui n’accorde qu’une attention distraite à ces questions pourtant cruciales. Le général Desportes, ancien directeur de l’École de guerre, aurait même dénoncé une armée « bonsaï ». Le mot est joli, la réalité l’est moins.

La France est-elle en passe de se donner une armée croupion ? La question mérite d’être posée. Certes, le montant des crédits prévus est, en principe, « sanctuarisé » comme on dit. À ceci près que la projection des crédits ne tient pas compte de l’inflation. À 2,5 % l’an, cela signifie déjà, en cumulé, une amputation d’environ 13 % sur cinq ans.

La contraction des budgets et des effectifs amorcée depuis une trentaine d’années se poursuit donc sans discontinuer. Le budget de nos forces, qui avait atteint 3,5 % du PNB sous de Gaulle, est retombé à 1,5 %. Aujourd’hui, avant de décliner vraisemblablement à 1,3 % demain. Et pourtant la France est devenue bien plus riche qu’à cette époque.

La LPM prévoit donc, comme la presse s’en est fait l’écho, la suppression de 23.500 postes, dont 9.000 pour les forces opérationnelles et 14.500 pour le soutien alors que les effectifs de l’armée avaient déjà été fortement réduits dans la période précédente. En effet, la LPM 2006/2013 avait déjà supprimé 54.000 postes. Au total, ce sont donc 75.000 postes qui auront été retirés aux effectifs des armées en un peu moins de dix ans, soit près d’un quart des effectifs totaux ; parcourir la liste des régiments dissous depuis une trentaine d’années est édifiant. On croirait visiter un cimetière, chaque régiment disparu marqué d’une croix. Imaginons une ponction aussi forte opérée sur le personnel de l’Éducation nationale. Ce serait la révolution.

Cette réduction des effectifs comporte aussi l’inconvénient majeur de déséquilibrer fortement la pyramide des effectifs avec hypertrophie au sommet et insuffisance à la base. L’armée tend à ressembler à un nain à tête trop volumineuse pour le reste du corps (ou, pire encore, à l’armée mexicaine de légende).

Au surplus, quatre bases aériennes seront mises en sommeil et quatre à cinq régiments dissous – dont un de dragons équipé de chars Leclerc. Les effectifs, eux, seront comprimés comme on l’a vu, tout en conservant, selon les dires du ministre, des forces projetables de 15.000 soldats et 45 avions de combat. De quoi sans doute tenir Monaco ou le Liechtenstein en respect, au moins pour un temps.

Yves-Marie Laulan
Ancien président du Comité économique de l’OTAN chargé d’évaluer les ressources consacrées à la sécurité et à la défense des différents pays de l’Alliance Atlantique, il dirige aujourd’hui l’Institut de géopolitique des populations

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