Armées

Vive l’armée européenne !

Ecrivain

Fondateur du NON

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Bon, allez, tant pis : je me lance — même si c’est descendre dans la fosse aux lions. Après tout j’ai toujours méprisé ces écrivains qui n’ont d’opinions que calculées au cordeau pour plaire à leurs lecteurs, et ces hommes politiques à la Sarkozy qui paraissent n’avoir aucune espèce de convictions à eux et n’en adopter jamais qu’en vertu des études de marché électorales, ne pensant rien que ce qu’ils croient devoir servir leur carrière (généralement à tort, heureusement).

Cela dit, je reconnais aller peut-être un peu loin, cette fois. D’abord personne ne tient spécialement à être du même avis que M. Jean-Claude Junker. Deuxièmement, M. Jean-Claude Junker lui-même, dans son habitat naturel, suscite très peu d’enthousiasme, avec son idée de relance d’une armée européenne. Alors à Boulevard Voltaire

Ne disons pas armée européenne, si vraiment l’adjectif vous fait grincer les dents à l’excès. Disons une armée en Europe, une armée pour l’Europe, un armée d’Europe (Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache / Noire et froide…).

Il n’y a plus que trois pays sur le continent à disposer de quelque chose qui mérite encore à peu près le nom d’armée : la Pologne, la Grande-Bretagne et la France (je laisse de côté la Turquie, pour des raisons évidentes ; et de toute façon elle n’est en Europe que d’une demi-fesse, si j’ose dire, et moins encore). La Grande-Bretagne se fiche de l’Europe comme de sa première chaussette en fil d’Écosse. Ne restent donc que la Pologne, qui a d’excellentes raisons séculaires de se méfier d’une possible invasion, qu’elle vienne de l’Est ou du Sud, voire du Nord (historiquement), et certainement de l’Ouest (mais nous laisserons cette hypothèse de côté pour le moment) ; et la France, la France.

Les patriotes et nationalistes français qui voient d’un très mauvais œil l’idée d’une armée européenne devraient songer que s’il est un domaine où la France pèserait nécessairement d’un poids certain, maintenant que sa langue s’efface des esprits et que sa culture a nom Joey Starr ou Djammel Debbouze, c’est bien celui-là : une occasion de nous souvenir que nous avons été des siècles durant une grande nation militaire. L’armée française est encore la première d’Europe, mais ses forces vont diminuant rapidement, faute de moyens nous dit-on. Je ne crois pas que la gêne financière soit le seul motif de ce déclin, mais c’est le plus immédiatement agissant. Et notre Grande Muette devrait envisager avec intérêt la perspective de voir d’autres pays que la mère-patrie subvenir à une partie de ses besoins et contribuer à ce qu’elle redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

Le degré d’intégration de l’hypothétique armée européenne importe assez peu, à mon sens. Il faut surtout éviter que ce soit l’occasion de querelles et de palinodies qui feraient encore perdre du temps, alors que la maison brûle. L’essentiel est que l’Europe dispose au plus vite d’une force militaire qui lui permette de faire son retour dans l’histoire, de cesser d’être ce nain politique qu’elle est devenue, d’assumer à nouveau un statut de puissance. Et quand je dis l’Europe, je veux dire le continent, la civilisation, surtout, autant et plus que l’actuelle Union européenne, dont nous sommes tous d’accord ici — que nous la détestions et voulions la quitter, ou bien que nous voyions en elle le socle d’institutions plus conformes à nos souhaits — pour fustiger la politique inepte et suicidaire.

Les uns pensent à Poutine, les autres à l’État islamique, ou au démodé Al-Qaïda. Pour ma part, j’ai surtout en tête une invasion plus subtile, moins directement militaire, moins conforme aux expériences passées, plus effrayante car c’est la personnalité même qu’elle attaque, l’identité, l’essence de l’être. Pour y résister, l’Europe doit de toute urgence rentrer en elle-même, se retrouver, se souvenir de ce qu’elle se doit. Or elle se doit beaucoup de choses, mais, parmi celles-là, d’assurer sa propre défense — donc : une armée.

Fondateur du NON

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