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Une vie violente : le film inspiré du groupe Armata Corsa

Critique de cinéma
 

Remarqué à Cannes en 2013 pour son premier film Les Apaches, le cinéaste Thierry de Peretti vient de sortir sur les écrans Une vie violente, son dernier long-métrage tourné en Corse, prenant pour point de départ les conflits des différentes mouvances nationalistes de la fin des années 90.

À cette époque, rappelons-nous, fut formé à l’initiative de François Santoni et de Jean-Michel Rossi le groupe éphémère Armata Corsa, mouvement indépendantiste clandestin qui s’opposa violemment au FLNC en raison de ses accointances présumées avec le milieu corse et avec les élus locaux. Ce conflit ouvert entre Armata Corsa et le Front nous est rapidement esquissé dans les premiers intertitres du film, laissant penser au spectateur qu’il s’agit là du thème central d’Une vie violente. En vérité, il sera surtout question, au fil du récit, de l’opposition, plus frontale encore, entre Armata Corsa et le grand banditisme bastiais, considéré alors comme l’allié objectif de l’État « colonial » et « jacobin », rendu responsable des magouilles immobilières impliquant le bétonnage massif du littoral corse. Un peu à la manière de ce qu’a pu connaître la Sicile.

Le personnage principal du film, Stéphane, incarné par Jean Michelangeli, fait partie de ces jeunes gens issus de bonnes familles, enrôlés sur le tard dans la cause indépendantiste et propulsés en quelques mois seulement, en guise de piétaille, au premier rang des victimes collatérales des guerres que se livrent les grandes figures locales.

Pratiquant volontiers le racket – ou « l’impôt révolutionnaire » – pour les besoins de la cause, les jeunes nationalistes du film respectent un semblant d’éthique qui les préserve encore des méthodes radicales employées par le milieu bastiais. Une éthique qu’ils voudraient leur imposer, à eux comme au FLNC, sans en avoir la force ni les moyens… « Vous êtes la grenouille de la fable », assène un personnage à Stéphane en pointant l’idéalisme utopique du groupe Armata Corsa. Un idéalisme qui apparaît comme une composante majeure de l’imaginaire intellectuel de ces jeunes, au même titre que le nationalisme ou le marxisme. Une sulfureuse combinaison qui vaudrait à tout continental un procès abusif en national-socialisme…

Guidé jusqu’au bout par son idéal, le principe nationaliste l’emportera finalement chez Stéphane sur la peur du danger, au point qu’il restera sur l’île alors que ses camarades tombent les uns après les autres sous les balles de la pègre et qu’il se sait directement menacé. Qu’importent, au fond, les risques encourus, il s’est battu pour la Corse, c’est donc en Corse qu’il doit mourir.

Outre le tableau passionnant qu’il dresse de la fin des années 90, le film de Thierry de Peretti a pour intérêt de s’inspirer de personnages réels, tous abattus en 2001. Parmi lesquels François Santoni, Nicolas Montigny (à l’origine du personnage de Stéphane) ou les frères Marcelli, dont l’assassinat est reproduit à l’écran dans les moindres détails. Le réalisateur, évidemment, s’est bien gardé d’évoquer, sur ce foisonnement d’assassinats, la participation du gang de la Brise de mer, alors même que ses dirigeants, Francis et Jacques Mariani, ont été officiellement condamnés par contumace pour le meurtre de Nicolas Montigny. En revanche, Thierry de Peretti n’éprouve aucun scrupule à sous-entendre, au détour d’une réplique, les liens indirects de Jean-Pierre Chevènement avec les mouvements nationalistes radicaux…

Cinématographiquement parlant, Une vie violente tient sa force de la grande liberté de jeu et d’improvisation de ses comédiens, notamment dans les scènes de groupe où la caméra se fait la plus discrète possible. Cependant, cette force du film fait aussi sa faiblesse, car à pousser si loin le naturalisme – proche d’un Gomorra –, le cinéaste rend parfois difficile la compréhension des dialogues et des enjeux dramatiques. Enfin, les spectateurs peu rompus aux thématiques corses ou espérant trouver un énième film de gangsters dans la veine du Parrain ou des Affranchis seront sans doute déçus.

4 étoiles sur 5.

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