Editoriaux - Santé - Table - 20 janvier 2018

Ma vie parmi des hommes normaux…

Anniversaire d’un petit homme : déjà 10 ans ! Parmi les jeux organisés pendant la fête, il y a un tournoi de mousquetaires, avec de vraies batailles mouchetées, mixte. Papa prévient fiston : pendant ce jeu-là, il ne faudra pas de coups sur les filles. Dans la voiture du retour, petit d’homme dit :
– Papa ?
– Oui…
– Tu sais, il n’était pas nécessaire que tu me dises de ne pas frapper les filles.

En termes sobres fut ainsi dit ce que le jeune homme tenait à faire savoir.

Paris 7e. Déjeuner dans un petit restaurant, avec un couple d’amis plus âgés. Le serveur, « asiatique », diraient les Anglais, arrive avec une première assiette et fait le geste de la poser devant Monsieur… qui, interloqué, met sa main devant la place de l’assiette. « Monsieur, votre commande ! » insiste le garçon, réessayant de poser l’assiette. « Non, non », rétorque mon ami. Regard défait du serveur. Moi : « Ce que Monsieur veut dire, c’est que l’on sert les dames en premier… »

À table, encore. La cantine d’une entreprise où j’interviens. Plusieurs hommes, cadres de l’entreprise qui nous reçoit. Je suis la seule femme et la benjamine. L’un commence à raconter à un autre ses démêlés avec l’administratrice d’une firme concurrente et déclare qu’une femme comme ça, il la violerait. Mon interlocuteur principal dans l’entreprise tourne ses yeux vers moi, l’air inquiet, et puis lance à la cantonade : « Certains disent cela mais ils n’en seraient pas capables. »

Début de soirée d’automne, une ville de province paisible. Les courses… Je rencontre mon voisin de palier. Il est frêle, freluquet presque, habillé en homme « en ville » mais travesti en femme pour gagner sa vie. Il la gagne fort bien ainsi. Mais la peur au ventre, tous les jours, d’être contaminé par un homme violent. « Je te raccompagne », me dit-il, comme allant de soi. Je lui réponds : « Merci, mais il n’est pas tard, ne t’inquiète pas. » « Ha non non non, je ne te laisse pas rentrer toute seule le soir ! » fait-il.

La galanterie lui est naturelle. Il est efféminé dans son style, jusqu’au trognon, mais il ne l’est pas dans sa conduite : il n’usurpe pas la place du plus faible physiquement. Il tient son rôle, assume sa charge d’homme jeune et en bonne santé, simplement par souci pour moi.

Savoir exprimer son souhait de plaire à une femme, tout en lui faisant entendre que l’absence d’écho de ce vœu ne changerait rien aux relations sympathiques ou amicales qui existaient jusque-là : des hommes normalement intelligents en sont parfaitement capables, j’en suis témoin…

Je vis parmi de nombreux hommes normaux. C’est pourquoi je suis féministe : je n’admets pas que les autres hommes ne soient pas autant dignes d’estime dans leur conduite envers les femmes.

J’estime profondément misandre la représentation de la gent masculine comme un ramassis d’agités pulsionnels, frustes et égotistes, dont il ne faudrait espérer ni autocontrôle ni dévouement.

Départ de Tarass Boulba et ses fils pour la setch… : « Mais au moment où les cavaliers franchirent la porte, elle s’élança sur leurs traces, avec la légèreté d’une biche, étonnante à son âge, arrêta d’une main forte l’un des chevaux, et embrassa son fils avec une ardeur insensée, délirante. On l’emporta de nouveau. Les jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher tristement aux côtés de leur père, en retenant leurs larmes, car ils craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une émotion dont il ne pouvait se défendre » (Tarass Boulba, Gogol).

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