Une Ukraine disputée par deux empires

Docteur en science politique et essayiste
 

Suite au rejet d’un accord de libre-échange avec l’Union européenne, l’Ukraine du président Ianoukovitch connaît des manifestations de rue par les partisans d’un rapprochement avec l’Europe. Sous l’égide de « l’Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme » (l’UDAR) dirigée par l’ancien boxeur Vitali Klitschko, les partisans de l’UE militent avec ferveur pour se détacher de l’influence de Moscou. Les événements ressemblent à la « révolution Orange » de 2004 où partisans du giron européen et moscovite s’opposaient violemment.

Il est vrai que l’opposition pro-UE de 2004 comme « Pora! » bénéficiait de soutien venant de l’Occident comme la fondation Soros ou encore Freedom House, un institut dirigé jusqu’en 2005 par l’ancien patron de la CIA, James Wolsey (bénéficiaire des bourses d’études Cecil Rhodes), comme l’explique le journaliste Alain Guillemoles dans son ouvrage « Même la neige était orange : La révolution ukrainienne ». C’est ainsi qu’en 1993 « Freedom House » créa un bureau en Ukraine afin de répandre avec bienveillance les principes démocratiques. Signalons aussi un bureau de cette fondation dans l’ex-République soviétique, le Kirghizistan. Cette tradition occidentale n’est pas uniquement anglo-saxonne. L’État profond allemand a su apporter son obole en soutenant, via l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (l’OSCE), les opposants au président biélorusse Loukachenko en 2000 et 2001. Il est vrai que le dirigeant de l’OSCE en Biélorussie s’appelait Hans-Georg Wieck [PDF], ancien patron des services secrets allemands de 1985 à 1990.

L’inertie semble être de mise puisque l’UDAR de Vitali Klitschko reçoit le soutien de la fondation Konrad-Adenauer liée à la CDU d’Angela Merkel. Comme le rappelle Nico Lange, représentant de cette fondation à Kiev, il s’agit de soutenir l’UDAR car ce parti pro-européen souhaite dans son programme politique s’intégrer à l’UE mais aussi se rapprocher du modèle allemand.

Lors d’un colloque organisé par la fondation Konrad-Adenauer en janvier 2011, Vitali Klitschko a pu s’entretenir avec tout le gratin politique allemand, en particulier avec de hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et de la chancellerie. S’inspirant du modèle fédéral régissant l’Allemagne, Vitali Klitschko a visité la Thuringe en octobre 2011, ancien land d’Allemagne de l’Est ayant réussi sa mutation politique et le passage – avec quelques dégâts toutefois – d’une économie planifiée à une économie de marché. L’ensemble du voyage fut piloté sous l’égide de la fondation Konrad-Adenauer.

Même si l’Allemagne s’active à attirer l’Ukraine dans l’UE, il va de soi que les Anglo-Saxons sont en première ligne. Le basculement de ce pays vers le bloc euro-atlantique en élaboration ou son maintien sous l’influence russe déterminera radicalement l’avenir du Vieux Continent. Le lancement d’une Union eurasienne en 2011 par Vladimir Poutine, n’hésitant pas à affirmer « Nous proposons un modèle de puissante union supranationale [NDLR : conforme, donc, à la spiritualité du nouvel ordre mondial] capable de devenir un des pôles du monde moderne et de jouer le rôle de connecteur efficace entre l’Europe et la région Asie-Pacifique », ne peut être véritable qu’avec l’intégration de l’Ukraine dans cette union. Dans son ouvrage Le grand échiquier, le conseiller du président Obama, Zbigniew Brzeziński, rappelait l’importance de l’Ukraine en précisant que, sans celle-ci, « la Russie cesse d’être un empire en Eurasie ».

Finalement, nous assistons à la lutte de deux empires cherchant à étendre leurs zones d’influence tout en étant régis par les mêmes principes de supranationalité dans le cadre d’une gouvernance mondiale en gestation. C’est le principe d’une multipolarité apparente sur fond d’unipolarité mondialiste. Cette situation n’est pas sans rappeler l’existence des blocs appelés « Océania », « Eurasia » et « Estasia » dans 1984 d’Orwell, s’opposant sans pour autant s’anéantir – méthode appelée « la gestion des contraires » – à condition de bien gérer la politique du « chaos contrôlé », principe qui n’est pas acquis d’avance. La crise ukrainienne à laquelle nous assistons n’est qu’une zone de dispute entre deux mondes voraces. En résumé, une telle situation était définie par l’officier canadien William Guy Carr par l’expression « Des pions sur l’échiquier ».

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