Editoriaux - Politique - 11 septembre 2018

Qu’il est confortable de se camper en justicier moral !

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis choqué par le mélange permanent et délétère qui associe politique et morale, liberté d’expression et décence, efficacité sociale et indignité. Autrement dit, par cette confusion qui conduit trop souvent à substituer à l’appréciation politique et technique un confortable opprobre, au jugement civique éclairé ou non une dénonciation éthique.

Il me semble que les concepts moraux sont devenus de plus en plus fréquents dans la vie politique, culturelle et médiatique, non pas parce que la conscience publique aurait progressé mais au contraire à cause de la souffrance qu’éprouvent les idéologues à voir le réel leur échapper avec ses multiples et contradictoires facettes. Et, donc, du caractère de moins en moins équivoque des solutions qui peuvent être apportées aux défis de la France et du monde. Le champ des politiques possibles et efficaces s’est réduit considérablement, la réalité ne permet plus d’infinies variations de gauche, de droite ou des extrêmes et il apparaît que ce rétrécissement impose à ceux qui aspirent à demeurer aveuglés, par compensation, une hypertrophie du cœur et de l’indignation qui fait peut-être de l’effet mais n’explique rien ni évidemment ne convainc.

Parce qu’il est aisé de comprendre que l’exploitation systématique de la morale, des étiquettes datées et infamantes – sans davantage d’explicitation – est la rançon de la pauvreté d’argumentation sur le fond, le cœur d’un monde qui accepte de plus en plus mal la déréliction du partage entre bons et méchants, entre la nuit et le jour, entre conservateurs forcément bornés et progressistes fatalement exemplaires.

Pour la liberté d’expression, il y a longtemps que la vérité et le mensonge ne sont plus les seuls critères qui devraient être dominants au bénéfice des vertus de décence, de conformisme et de bienséance ; non seulement dans la forme qui impose la courtoisie en effet mais sur le fond, de sorte qu’on est prêt à interdire ou à récuser ce qui est vrai et à tolérer ce qui est faux. Parce que cela se porte mieux, est plus urbain.

Quand j’entends Benoît Hamon traiter Matteo Salvini de fasciste et placer Viktor Orbán à l’extrême droite, je trouve non seulement que c’est faire bon marché des électeurs et des peuples qui les soutiennent – cela appellerait, au moins, plus de précaution intellectuelle – mais que, surtout, cela évacue tout débat puisqu’à aucun moment il ne nous fournit la clé de ces décrets péremptoires et sommaires. Ce n’est pas bien parce que c’est mal. C’est fasciste, c’est à l’extrême droite ? Mais est-ce vrai ? Et même si ce l’est, qui sera convaincu, sinon des fidèles de Benoît Hamon, par ces pétitions de principe ?

J’ai pris l’exemple de Benoît Hamon mais il en est tant d’autres, à commencer par le président de la République qui se veut le champion de la « bonne » Europe mais se contente, malgré les apparences, d’opposer à la « mauvaise » une réplique vaguement morale, car qu’est-ce d’autre que l’accusation de populisme que d’incriminer par l’humeur et le complexe de supériorité un mouvement qui vous dépasse et sort du champ circonscrit de votre intelligence technique ?

Dans le domaine culturel, les artistes sont légion qui, pour faire « bien », être « dans le vent », incapables de rien proférer de décisif pour répondre aux questions d’ailleurs inutiles qu’on leur pose – ils ne sont que des acteurs ou chanteurs, pas des gourous ! -, distillent seulement des dégoûts éthiques et des répugnances civiques. On n’en sait pas plus mais ils se sont mis du bon côté !

La honte, pour la politique comme pour tous les registres de la vie culturelle et médiatique, manifeste assez souvent, quand elle devient un leitmotiv, la pénurie d’idée, la pauvreté du langage, la marque d’un simplisme. Quand on se campe en justicier moral, c’est qu’on n’a pas ou plus les moyens d’être juge.

Je préfère être contredit par une intelligence que par une « belle âme ».

Extrait de : Justice au Singulier
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