Editoriaux - Polémiques - 3 septembre 2018

Une exclusivité Boulevard Voltaire : lettre ouverte d’une présidente d’association de défense du patrimoine à Stéphane Bern

À celui qui aurait pu devenir un étendard de la cause patrimoniale

À l’instar de beaucoup d’autres, dans ce pays, je ne peux que m’étonner de vous voir saisir seulement maintenant le rôle que l’on a souhaité vous faire jouer. « Cache-misère », dites-vous, non sans perspicacité. Mais il en aura donc fallu, du temps ! Car, enfin, l’homme de télévision et de radio que vous êtes aurait dû entrevoir cela bien plus tôt. Devons-nous conclure que votre vanité — qui n’exclut peut-être pas, chez vous, une vraie sincérité — vous en aura empêché ? Après tout, comme cela doit être agréable d’être adoubé par les plus hautes sphères de l’État comme l’homme providentiel capable de résoudre tous les problèmes du patrimoine !

Or, soyons sérieux un petit instant. Que vous compreniez seulement aujourd’hui que les moyens qui sont les vôtres ne suffiront pas pour sauver le patrimoine ne peut que nous laisser tous songeurs. Vous fallait-il une année pour mesurer l’étendue du chantier et pour, enfin, clamer haut et fort dans la presse que le patrimoine était en danger ? Esquisser le geste de démission de Nicolas Hulot ne suffira pas à vous crédibiliser dans votre action : bien au contraire. Ou l’on part, ou l’on reste. Ou l’on cautionne, ou l’on démissionne. Vos tergiversations ne peuvent qu’amplifier l’entre-deux dans lequel l’on vous a placé — ne perdez pas de vue que vous n’êtes pas ministre, du moins, pas encore. En outre, laisser croire que vous êtes vraiment en mesure d’entamer un bras de fer avec le gouvernement sur le mode « Des sous ou je m’en vais ! » est une éventualité si saugrenue que l’esprit la rejette aussitôt. Tout cela paraît si grotesque, en première lecture. Ou alors, Monsieur Bern, vous êtes encore meilleur communicant qu’on le pense et vous donnez, ici, libre cours à ce que vous appelez vos « ambitions de comédie ». Il faut, assurément, un grand talent d’acteur pour chercher à vous faire plaindre et jouer sur la corde sensible de vos concitoyens. Et pas à n’importe quel moment. Juste à la veille d’une loterie nationale dont on peut déjà dire que le billet ne sera pas à la portée de toutes les bourses. « Pauvre monsieur Bern, lui qui s’est tant investi, lui qui se retrouve si seul et sans le sou, versons notre obole. » C’est un peu gros, mais ça peut marcher. Chercher à vous attirer ainsi la compassion populaire est une idée comme une autre, mais nous le savons tous, ce n’est pas de cette façon que nous réglerons le problème.

Alors oui, Monsieur Bern, il faut le reconnaître, vous êtes un histrion sachant actionner les leviers médiatiques. Après tout, c’est votre métier, vous l’avez souligné encore récemment. Mais attention, toutefois, à ne pas prendre le Français pour plus bête qu’il ne l’est. Ce n’est pas tant que la manœuvre soit moralement douteuse ; c’est juste qu’au final, votre indignation tardive, vos menaces de retrait ont des airs de rodomontade qui risquent, in fine, de poser la question de votre compétence, et vous ne méritez pas un tel discrédit. L’enthousiasme, Monsieur Bern — et tout porte à croire que vous en avez à revendre —, ne suffit pas. Il faut de la constance et de l’imagination. Une idée ne suffit pas : il en faut cent. Ressortir des placards les idées des autres peut être une bonne formule, mais vous auriez pu bien mieux faire !

Vous auriez pu devenir un étendard de la cause patrimoniale, notamment par le biais d’actions de terrain, et par le truchement de votre propre fondation. Or, vous êtes en passe de devenir une tête de gondole (un produit d’appel visant à cautionner un groupe politique) et le VRP de la Fondation du patrimoine et de ses pratiques poussiéreuses, cette même fondation qui n’hésite pas à mépriser toutes les structures qui auraient l’outrecuidance d’avoir des idées. Vous êtes un homme de média, Monsieur Bern. Vous êtes populaire. Et, incontestablement, la cause du patrimoine demande à être médiatisée afin de devenir populaire. Et pour que le peuple se réapproprie de droit cette question.

Et ce n’est pas ce qui est en train d’arriver. Le patrimoine en est réduit, aujourd’hui, à n’être qu’un simple dispositif médiatique de plus, de pure forme et sans contenu. Vous vous êtes présenté comme le « sauveur », en ne mesurant pas ce que cela impliquait. Encore ce matin, j’ai lu : « Si Stéphane Bern s’en va, que va devenir notre patrimoine ? » Vous rendez-vous compte ? Vous avez sans doute voulu bien faire, mais « le peuple », dont je suis, s’imagine que, sans vous, le patrimoine est voué à la destruction. Or, même avec vous, c’est tous les jours que les « vestiges » de notre histoire sont rayés de la carte. C’est cela, Monsieur Bern, que vous auriez dû dénoncer dès le départ. Vous faites volte-face, aujourd’hui, en dénonçant les hérésies de la loi ELAN ? Certes, il vaut mieux tard que jamais, me direz-vous, mais c’est dommage.

Mais il y a pire.
En organisant cette loterie, dans les conditions que vous savez, vous avez généré des espoirs dans la France des territoires et, bien sûr, dans le cœur des élus locaux, des érudits de village et autres présidents d’associations. Tous, en faisant remonter leurs cahiers de doléances, ont cru en vous. Mais la grande majorité a été écartée du jeu. Vous ne l’avez probablement pas fait exprès, mais ce que vous avez créé, Monsieur Bern, c’est une immense déception. Mettez-vous un peu à la place de tous ceux qui n’ont pas eu la chance ou l’entregent de voir leur patrimoine local « reconnu ». Croyez-vous que vous avez œuvré dans le sens du patrimoine en faisant de tel ou tel bâtiment quelque chose qui, en définitive, devenait « indigne » ou, pour le moins, pas assez méritant ? Pensez-vous avoir rendu au peuple sa fierté patrimoniale en procédant ainsi ? Non, vous avez fait déchoir ce que d’aucuns appellent le « petit » patrimoine : « Si monsieur Bern juge que ce n’est pas assez bien, c’est peut-être que ça ne vaut rien. » Vous avez confisqué le patrimoine et ses protocoles d’évaluation sur un mode parisiano-régalien des plus opaques. Comprenez-vous enfin, Monsieur Bern, que vous avez choisi comme outil de recensement des priorités patrimoniales un jeu de hasard ? On croit rêver.

Vous avez engendré, ici et là, du découragement, si ce n’est de la honte. Vous deviez rassembler. Vous avez divisé. La plus petite association locale le sait bien : s’intéresser au patrimoine, c’est fédérer les énergies et susciter la fierté. Avant d’organiser un tel loto, il fallait descendre dans la France du bas et consulter celles et ceux qui, chaque jour, s’impliquent dans leur patrimoine. Dans un moment de lucidité, vous avez appelé à la création d’une association nationale de défense du patrimoine qui serait vraiment populaire. Elle existe déjà, Monsieur Bern. Elle s’appelle Urgences patrimoine. Vous n’êtes pas sans le savoir et pourtant, sciemment, royalement, vous avez choisi de l’écarter de tout projet, tout comme vous l’aviez fait en 2015 lors de l’émission « Sauvons nos trésors » alors même que c’est cette association, justement, qui avait été sollicitée par Morgane Production pour « fournir » des informations sur le patrimoine à sauver d’urgence.

Triste constat, donc : il n’est manifestement pas bon que le peuple se mêle de ce qui le regarde ! Sauf, bien entendu, pour sortir 15 euros de sa poche.

Monsieur Bern, continuez à nous enchanter avec vos émissions, continuez à donner du crédit à votre fondation, mais ne vous abaissez pas à exécuter de viles besognes qui finiront par nuire à votre travail et à votre réputation.

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