Editoriaux - Education - 22 décembre 2018

Une enseignante convoquée au rectorat de Dijon pour un texte sur le Président : est-ce bien raisonnable, M. Blanquer ?

Sophie Carrouge est professeur, comme moi. Elle écrit dans Dijoncter.info, moi dans Boulevard Voltaire. Pour elle, Marine Le Pen ne peut être qu’« une ombre grimaçante » et « l’immigration », non un problème, un motif d’inquiétude, ni même un sujet de débat, mais forcément un élément ultra-positif : elle est connue pour sa défense des clandestins. Je ne crois pas me tromper en la voyant proche de La France insoumise. Ce n’est pas une espèce rare dans les salles des profs. Et, vous l’aurez compris : il y aurait peu de chances pour qu’on discute longuement, elle et moi.

Mais voilà que Le Parisien révèle qu’à la suite de sa tribune en réaction à l’allocution du Président Macron, elle a été convoquée par le rectorat de Dijon. Je suis allé lire ce texte. Une longue métaphore filée faisant du Président « un grand chef blanc » parlant à ses « Indiens ». De l’humour, quelques bonnes formules : « Laurent Berger est au syndicalisme ce que Vivagel est à la gastronomie. » Un peu d’excès, et une chute tout droit sortie de la rhétorique révolutionnaire (« Ton bulletin de vote signe ta perte, camarade ») mais pas d’insulte, pas de diffamation. Sa réaction au discours du Président. Aussi légitime que la mienne ou la vôtre, ou celles que Boulevard Voltaire a publiées. Pas de quoi fouetter un chat ni convoquer un professeur au rectorat. Il faudrait, quand même, que le pouvoir macronien accepte la critique, et même la caricature. Encore un effort, Jupiter !

Mais cette convocation arrive aussi au moment où le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, veut renforcer le devoir de réserve des enseignants. Cette volonté de contrôle, voire de muselage, de leurs paroles est inacceptable et cette convocation, injustifiée, peut faire craindre les pires excès. Elle intervient, aussi, dans le contexte de la loi contre les « infox » voulue par le Président Macron lui-même, il y a un an, presque jour pour jour, à la surprise générale. Une loi que le prochain gouvernement, quel qu’il soit, se devra d’abroger. Et nul doute que ces atteintes à la liberté d’expression, au pays de Voltaire et de Charlie, par ceux-là mêmes qui n’avaient que ces noms à la bouche, pèse lourd dans le poids de défiance et d’impopularité qui les écrase aujourd’hui. Ils devraient y réfléchir.

Cette semaine, on a rapidement fait remarquer que le Conseil constitutionnel l’avait validée. On a moins souligné qu’il avait dressé quelques garde-fous. C’était légitimer, dans le langage des sages, toutes nos craintes. On aura donc encore droit à la formulation d’« opinions », de « parodies », d’« inexactitudes partielles » ou de « simples exagérations ». Il fallait le préciser.

La procédure assez informelle de convocation de cette enseignante au rectorat ne relevait évidemment pas de cette loi. Certes, la frontière entre devoir de réserve et liberté d’expression n’est pas toujours facile à définir, mais il semble bien que le texte en cause ne viole en rien le devoir de réserve. On aimerait que ces intrusions dans le domaine de la liberté d’expression ne se multiplient pas et ne deviennent pas une habitude.

Par ailleurs, avec le flou et les multiples problèmes que soulèvent le nouveau Parcoursup et la réforme du lycée, les rectorats et le ministère auraient peut-être d’autres chats à fouetter, non ? Et ce n’est pas sortir de son devoir de réserve ni critiquer l’Éducation nationale que de le dire posément.

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