Editoriaux - Education - 9 octobre 2018

Un manuel scolaire 100 % écrivaines : écrit vain ou instrument de propagande ?

« Les enseignants du collège n’ont plus d’excuse ! » C’est par cette exclamation enthousiaste que Barbara Krief, dans L’Obs, salue l’arrivée sur le marché d’un « guide de l’enseignement » intitulé Des femmes en littérature. « Construit à huit mains de femmes » et destiné aux enseignants, il propose « 100 textes d’écrivaines à étudier en classe ». Un ouvrage assurément indispensable puisque, confie une autre journaliste, « on apprend ainsi que La Belle et la Bête a été écrit par une femme, de même que Frankenstein. » Fais-je preuve d’un excès d’optimisme en suggérant que certains professeurs ne l’ignoraient pas ?

Plus d’excuse, en tout cas, pour ne pas respecter la sacro-sainte parité dans l’étude des textes littéraires. Pas même celle de la paresse : « le challenge [défi, N.D.T.], explique à Elle une des rédactrices, était de faciliter la tâche aux professeurs : ils ont juste à ouvrir la séquence sur laquelle ils travaillent et à interchanger un texte de femme avec celui d’un homme. On leur indique d’ailleurs comment et où. » Ne vous souciez de rien, nous nous chargeons de tout : la dictature soft, ou comment imposer mine de rien l’idéologie féministe.

« A-t-il été difficile de trouver des dizaines de textes écrits par des femmes et dignes d’être étudiés ? », feint de s’interroger Barbara Krief. « Pas le moins du monde. C’est même l’inverse ! Il a fallu faire des choix parfois cornéliens, nous explique t-on. » Cornéliens ? Quelle ironie, tout de même, de devoir, pour évoquer ces difficultés d’arbitrage, faire référence à Corneille, écrivain mâle si on ne m’a pas trompée jusqu’ici ! Par ailleurs, j’ignore la liste des recalées mais L’Obs mentionne parmi les lauréates, à côté de l’inévitable Beauvoir et d’Amélie Nothomb (qui tient là une belle revanche sur Zemmour !), l’architecte Zaha Hadid et… Beyoncé ! On me permettra de continuer à préférer Racine et Mauriac. Passons.

Barbara Krief a interviewé Djamila Belhouchat, heureuse propriétaire de deux autres des huit mains qui ont commis le bouquin : « les élèves qui ne sont pas exposés [sic] à ces textes sont ‘privés de toute une vision du monde : celle des femmes’ ». Pourtant, le corps des professeurs de lettres étant largement féminisé (et féministe), on peut lui faire confiance pour porter sur les textes écrits par des hommes un regard féminin. Et puis, il est des femmes qui pensent « mal », telle Mme Leprince de Beaumont qui explique tranquillement : « toutes les femmes ont de la vanité ; elles veulent plaire. […] La belle [n’ayant] qu’à se montrer pour plaire, sa vanité est satisfaite [et] elle devient donc une sotte tout occupée de puérilités, de chiffon, de spectacles », tandis que la laide ne cultive son esprit que pour pallier cette disgrâce. Faut-il « exposer » les collégiens à cette vision du monde féminine dérangeante ? La journaliste ne pose pas la question mais je ne parierais pas ma chemise que nos corédactrices aient jugé bon de promouvoir cette diversité-là.

Car, si Céline Bizière assure qu’« il s’agit d’un manuel 100 % femmes, pas parce que qu’on veut se faire un monde féminin, mais bien pour rétablir la parité », Michèle Idels accuse carrément les anthologies existantes de « [présenter] une vision androcentrée du monde et des femmes, souvent misogyne, voire prédatrice […] Ce manuel pourra [donc] libérer les filles des représentations négatives et violentes qui leur sont infligées ». On y trouve pourtant des textes où Flaubert, s’il n’est pas tendre avec Emma Bovary, n’épargne pas davantage Charles, Rodolphe et Léon ou encore des extraits de Fénelon qui, au XVIIe siècle, militait déjà pour l’instruction des filles. Encore une qui voit la paille dans l’œil du voisin mais pas la poutre dans le sien.

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