Editoriaux - Santé - 19 janvier 2019

Travailler à l’œil

Depuis la prise de conscience de la pénurie de médecins, au premier rang desquels les ophtalmologistes, les ministres de la Santé successifs n’ont qu’une obsession : « l’accès aux soins pour tous ». C’est ainsi que, depuis 2011, se sont multipliés des centres (plusieurs dizaines, à ce jour) censés répondre à cette demande de prise en charge rapide des problèmes de vision.

Et cette ère futuriste de l’ophtalmologie française est illustrée, sur un site Internet, par un petit film alternant malicieusement des séquences avant/après.
« Avant », c’était votre accueil par un ophtalmo aussi mal peigné que réveillé, dans un cabinet des années 30, qui vous rédige une ordonnance à la main, fait une feuille de maladie papier et vous demande un chèque – le tout en quinze minutes. « Aujourd’hui », dans un local ultramoderne, vous commencez par glisser votre carte Vitale dans une borne comme à Roissy (histoire que l’on soit bien sûr que vous êtes solvable), qui vous délivre un ticket. Puis l’orthoptiste vous prend en charge pour une série éblouissante (dans tous les sens du terme) d’examens systématiques avant que quiconque, apparemment, ne vous ait demandé pourquoi vous êtes venu.

Ensuite, vous avez quand même le droit de voir un ophtalmo, qui regardera la rafale d’examens, fera le diagnostic et l’ordonnance à l’imprimante et vous expliquera ce qu’on vous a fait – le tout en « sept minutes » ! D’ailleurs, l’image finale du film résume honnêtement le concept : « Plus vite, mieux. »

Mais pas « à l’œil », en raison de la palanquée d’examens tarifés par les orthoptistes, dont on voudrait être sûr que tous sont bien justifiés. Ne vous en faites pas, ce seront Sécu et mutuelles qui paieront la majeure partie. Quant à vanter la rapidité d’une consultation, il fallait l’inventer…

D’après les retours d’expérience, les choses se gâtent si, d’aventure, on vous découvre une pathologie nécessitant autre chose que du sérum physiologique, des verres ou des lentilles. Un geste local ou une opération, par exemple. « Ben… voyez avec votre ophtalmo habituel. » Grand moment de solitude ! Visiblement, on n’est là que pour faire un diagnostic, pas pour vous prendre en charge et suivre votre affaire. Qui le pourrait, d’ailleurs, puisque pour un ophtalmologiste titulaire officiellement installé sur place, ce ne sont pas moins de quarante remplaçants différents qui peuvent s’y succéder en moins d’un an ? Plutôt qu’une chaîne de production d’examens, le vrai progrès serait la délégation de tâches aux paramédicaux couplée avec la télémédecine. Avec l’intelligence artificielle capable de dépister les maladies de la rétine, la prise en charge serait globale.

La tarification des actes médicaux est censée représenter une moyenne entre les gestes faciles et rapides et ceux longs et délicats. Si les premiers sont trustés par des usines à diagnostics, qui sous-traitent à des paramédicaux, combien de temps les ophtalmologistes indépendants pourront-ils assumer les seconds ?

« La médecine ne doit pas être pratiquée comme un commerce » (article 19 du Code de déontologie).

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