Culture - Editoriaux - Histoire - 5 mai 2018

Toulouse : ils n’en finissent pas de défigurer la Ville rose

Le dernier maire qui a pu s’extraire de la glu de la bourgeoisie toulousaine fut Étienne Billières ; hors lui, le maître mot de la gestion municipale est « pusillanime ». Dominant la cité rose, ce milieu renfermé, où radicaux et royalistes se battent pour la galerie, et s’entendent ensuite, semble avoir changé : les possédants terriens se sont mués en voraces financiers ; mais les fonctionnaires, les avocats et les universitaires y pèsent toujours autant. Certes, on fabrique des avions à Toulouse ; pour combien de temps encore ? Devenue par le miracle gaulliste la quatrième ville de France, Toulouse est restée une bourgade coincée, sur les bords du canal du Midi ; même les bobos aiment le fric discret.

Ici, il faut faire semblant et que ça ne coûte pas cher, il faut donner le change de la modernité, mais celle qui rapporte, se soumet, n’invente pas. L’architecture y est emblématique de la médiocrité des rêves. Alors que Montpellier prend des paris audacieux, parfois coûteux, avec des créateurs inspirés, alors que Bordeaux joue la carte d’une restauration de qualité associée à des quartiers contemporains de bon aloi, Toulouse fait dans le mesquin et, pour se rattraper, déchire le tissu culturel, visuel, urbain par des saillies censées plaire au gratin parigot.

Toute la ville devient Macron-comptatible, des déserts lisses et sans âme, des aires techno-propres, faussement épurées, minérales ; le changement, c’est Toc2000 !

Toulouse aurait pu être Sienne ; elle finira par ressembler à n’importe quelle bourgade allemande, die große Qualität en moins.

Après les travaux de la Caisse d’Épargne ou de la nouvelle préfecture, en suite du noirâtre carrelage bas de gamme de l’avenue Alsace-Lorraine, en attente du bubon de l’IEP et du cauchemar d’un promoteur influent rue des Couteliers, le dernier saccage prévu met en œuvre un projet de blockhaus devant le musée des Augustins.

Matériaux, couleur, linéarité, grain, implantation, ressenti, rien de ce projet n’est en rapport avec l’architecture, l’histoire et la façon de se penser des Toulousains, ce n’est ni plus ni moins qu’un viol ; projet assumé, comme dans une violente guerre d’anéantissement, une fois le crime consommé, tout deviendra possible, à côté, ailleurs, partout dans une cité déjà ravagée par le « festif » vulgaire et bruyant.

La culture emmurée, voilà la symbolique de ce blockhaus ; à Toulouse, c’est Mozart qu’on assassine.

Évanouie, l’idée du patrimoine héritée de l’abbé Grégoire ; oubliés, ces mots pénétrant de Malraux : « Mais les nations ne sont plus seulement sensibles aux chefs-d’œuvre, elles le sont devenues à la seule présence de leur passé […] si le palais de Versailles, la cathédrale de Chartres appartiennent aux plus nobles songes des hommes, ce palais et cette cathédrale entourés de gratte-ciel n’appartiendraient qu’à l’archéologie ; que si nous laissions détruire ces vieux quais de la Seine semblables à des lithographies romantiques, il semblerait que nous chassions de Paris le génie de Daumier et l’ombre de Baudelaire. » Et, justement, de gratte-ciel, dressé comme un doigt d’honneur au génie de la brique rose, il en est aussi question à Toulouse : Monsieur le Maire veut le sien, et les aigrefins s’agitent dans l’ombre ; au diable les jeux floraux et Claude Nougaro, adieu classement UNESCO.

« Ce que les barbares n’ont pas fait, les Barberini le font » : imitant cette phase célèbre à Rome, faudra-t-il, se cachant des argousins municipaux, écrire sur les murs de Toulouse « Ce que Bazerque 1 n’a pas fait, Moudenc s’y emploie » ?

Notes:

  1. Maire « moderniste » de Toulouse responsable de la destruction de quartiers historiques entiers

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