Culture - Editoriaux - 9 février 2019

Tomi Ungerer : Adieu, l’ami… Tu avais tes racines en Alsace et ton feuillage en Irlande !

Il était capable de dessiner les pires délires sado-maso ou de croasser de plaisir devant les ébats de ses grenouilles érotiques avant de, vieillard indigne, retomber dans l’innocence de son enfance, avec ses innombrables albums pour bambins sages, dont Les Trois Brigands et Jean de la Lune ont fait le tour du monde. Tout à la fois faux modeste et fier-à-bras, comme Artaban, il est le seul artiste français à se voir dédier un musée à Strasbourg de son vivant, où près de 8.000 de ses dessins et œuvres sont réunis. Âgé de 87 ans, l’artiste strasbourgeois est décédé dans la nuit de vendredi à samedi, à Cork, en Irlande, au domicile de sa fille Aria. Il a été retrouvé ce matin, à 9 h, dans son lit. Il… mais c’est qui, ce zig ?

Je ne l’ai volontairement pas nommé jusque-là, car je suis à peu près sûr, en effet, que son nom ne vous dira rien, car peu de Français de l’intérieur – c’est comme ça qu’on vous appelle, en Alsace – connaissaient cet illustrateur génial et satiriste talentueux, Tomi Ungerer, archi-célèbre à l’étranger, adulé en Allemagne, au Canada et aux States, bizarrement méconnu chez nous où les artistes de ce gabarit ne sont pourtant pas légion, où l’on ne jure que par Wolinski, Siné ou Charb. C’est vrai que Tomi Ungerer, jouant dans une division nettement supérieure, a toujours boudé le parisianisme à la mords-moi-le-crayon, pour aller vivre de son stylomine outre-Rhin ou outre-Atlantique. Tomi Ungerer partage, avec Albert Schweitzer et Victor Schœlcher (l’illustre « inconnu » alsacien qui a aboli l’esclavage), le handicap du patronyme impossible à prononcer, d’un nom à coucher dehors que personne ne retient.

Schœlcher ou Schweitzer, tout le monde peu ou prou aura oublié leur patronyme, alors que Tomi Ungerer – il était temps, à 87 ans – s’est rappelé au bon souvenir de notre Président (tout arrive), qui l’aura promu au grade de commandeur de la Légion d’honneur pour sa contribution « au rayonnement de la France dans le monde », l’Alsace aurait suffi à son bonheur, m’a-t-il confié en m’avouant qu’il a passé toute sa vie « à tomber de la lune ». Une vie peuplée de dessins qui décoiffent, dénoncent ou dérangent mais également d’aphorismes truculents ou de bons mots, comme celui sur l’histoire de sa région natale, entre la France et l’Allemagne : « L’Alsace a ceci de commun avec les cabinets qu’elle est toujours occupée ! » Pour lui, la satire ou la caricature est un domaine jubilatoire où « l’artiste à la fois briquet et lance-flammes découvre la jouissance de l’incendiaire ». « Tête de Français » pour les uns, « Prussien » pour les autres, pourquoi pas harki de la République, tant qu’on y est, le caricaturiste Tomi Ungerer prend le parti d’en rire pour ne pas en pleurer : « Même s’il est préférable que nous soyons les Allemands de la France plutôt que les Français de l’Allemagne, nous n’en sommes pas moins stigmatisés, nous sommes les Ploucs am Rhein, jadis tout simplement des sales boches. » Et vous savez… ce qu’ils vous disent.

Adieu l’ami, tu avais tes racines en Alsace et ton feuillage en Irlande !

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