Visages terroristes en boucle : vers la starification du djihadiste ?

Professeur
 

On l’appelle l’homme au chapeau. Un peu comme dans un western. Extraite d’une vidéo de surveillance de l’aéroport de Bruxelles, sa face tourne en boucle sur les chaînes d’information continue, en guise d’avis de recherche. Le terroriste présumé le plus traqué d’Europe a volé la vedette à Salah Abdeslam dans le box-office des visages les plus contemplés à la télévision. Son image est moins nette et son identité encore inconnue. Pourtant, il a déjà pris place au panthéon des barbares starifiés. Qu’on le retrouve dead or alive, il est d’ores et déjà entré au paradis des 72 speakerines de BFM et d’i>Télé, élevé au rang de martyr par son seul matraquage médiatique.

Certes, le déferlement d’avis de recherche est souvent légitime puisqu’il participe de l’enquête policière, parfois fondée sur la reconnaissance visuelle et le témoignage populaire. Pourtant, sans aucune urgence judiciaire, bien d’autres visages de djihadistes ont été diffusés non stop depuis les attentats de Paris : ceux des kamikazes du Stade de France comme ceux du commando du Bataclan – tous morts ! Quant à Salah Abdeslam, son arrestation le 18 mars dernier n’a pas ralenti le martèlement de son portrait mais l’a bien au contraire accéléré : la nouvelle imagerie terroriste semble répondre davantage à l’exigence d’une nouvelle iconographie qu’aux strictes nécessités de l’appel à témoins.

Le matraquage ad nauseam des figures terroristes peut conduire à leur étonnante rémission symbolique. Dans notre civilisation, le visage de l’autre porte toujours en lui une forme de rédemption. Pour Emmanuel Levinas, « le visage est ce qui nous interdit de tuer » (Éthique et Infini). La confrontation au visage de l’autre, c’est-à-dire à sa vulnérabilité la plus nue et la plus désarmante, est par nature absolutoire. Ainsi, cloués au pilori de la télévision continue, les faciès exposés peuvent contribuer à humaniser, voire à normaliser les auteurs des attentats.

Si l’iconographie chrétienne a cherché pendant un millénaire à donner à voir le visage de la souffrance, ce sont désormais les victimes des crimes de masse qui sont évincées tandis que leurs auteurs sont exhibés, dans un renversement spectaculaire des valeurs. Terrible paradoxe s’agissant d’islamistes dont l’idéologie même cherche à nier le visage – celui de la femme, effacé, comme celui de la victime, défiguré. Ainsi, la télé ne cesse de martyriser, à tous les sens du terme, consciemment ou non, les visages meurtriers. En surexposant leurs mines plus ou moins patibulaires, elle les banalise au mieux, les victimise au pire, suscitant peut-être une soudaine et artificielle fraternité de l’ombre, désireuse elle aussi d’entrer dans la lumière.

Par ailleurs, et pour la plus grande douleur des familles de victimes, le déferlement des portraits assassins participe à la starification du djihadiste. Pour une frange perdue de notre population, séduite par les vapeurs de ce romantisme guerrier, quoi de plus tentant que de passer de l’anonymat le plus sinistre aux pixels les plus incandescents ? Tout un cortège d’anonymes n’aspirent peut-être qu’à l’immortalité victorieuse de l’image. Si les médias cherchaient à promouvoir l’action terroriste, ils ne s’y prendraient pas autrement ! Dans une société qui fait du passage à la télé la récompense ultime, quoi de plus excitant que d’espérer cumuler, par l’engagement terroriste, le double salut du Ciel et de l’écran ? Car dans leur funeste surenchère, ce n’est plus seulement un quart d’heure de célébrité post mortem que promettent les chaînes d’info continue à ceux qui versent le sang, mais l’étalage permanent de leurs visages de mort.

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